Mediapart

Zapatero : « L’économie est mondialisée alors que les gouvernements sont locaux »

Par La rédaction d’infoLibre et Jesús Maraña.

Jeudi 16 janvier 2014 // L’Europe

José Luis Rodríguez Zapatero revient sur les aspects les plus critiqués de sa présidence du gouvernement espagnol (2004-2011). Questionné par le directeur du journal en ligne espagnol infoLibre, il explique les mesures qu’il a prises contre la crise et qui l’ont placé en contradiction avec ses idées politiques et son propre électorat.

Dans l’introduction de El Dilema (Planeta, 2013), le socialiste José Luis Rodríguez Zapatero affirme que son ouvrage n’est pas une autobiographie ni ses mémoires, mais un livre expliquant les mesures prises contre la crise quand il était président du gouvernement espagnol et qui l’ont mis en contradiction avec ses idées politiques et son propre électorat. Ce qui suit n’est pas non plus un entretien mais plutôt une conversation centrée sur les aspects les plus critiqués ou les moins justifiés de sa gestion. Dans les extraits de cette version française, il livre quelques clés sur ses décisions en matière économique et donne son point de vue sur les perspectives pour son parti, le PSOE.

Jesús Maraña : Votre livre explique que vous avez pris des décisions contraires à vos propres convictions par « responsabilité ». L’argument ressemble fort à celui qu’utilise le président Rajoy : « Je fais ce que je dois faire. »

José Luis Rodríguez Zapatero : Deux précisions. D’abord je considère ce livre comme une sorte de prolongement d’un devoir démocratique. Celui de m’expliquer, avec plus de tranquillité, avec plus de profondeur, sur ma gestion, le contexte et les moments les plus compliqués. Deuxièmement, j’ai pris des décisions qui ont supposé un changement dans la ligne que j’avais imposée pour lutter contre la crise. Ce changement était motivé par le fait qu’en 2009, nous étions arrivés à une limite, celle du 11 % de déficit public, un chiffre important. Ma conviction d’avoir mené une politique de cohésion sociale jusqu’à la limite du possible durant la crise est défendable, je crois, étant donné que mon gouvernement a maintenu les engagements fondamentaux de l’État providence.

Deux semaines avant votre annonce d’une cure d’austérité radicale, le 12 mai 2010, aucune donnée ne justifiait une telle alarme : ni la dette ni le déficit ni la balance commerciale. Vous avez abandonné la politique keynésienne pour les politiques d’austérité de façon brusque et soudaine. Vous affirmez dans votre livre quelque chose de terrible en termes démocratiques : que la mondialisation ne laisse pas de place aux programmes stratégiques mais oblige à prendre des mesures en temps réel. Que deviennent les idées politiques alors ?

Eh bien, les idées politiques sont des réponses aux situations rencontrées. Le socialisme est une réponse au développement du capitalisme sauvage. Un monde s’est formé par des décisions politiques et des avancées technologiques, c’est la mondialisation, et avec deux caractéristiques économiques : la liberté de circulation des capitaux et une forte épargne qui permet à cette circulation des capitaux de pouvoir, en vingt-quatre heures, provoquer un grand sursaut de l’économie et, vingt-quatre heures plus tard, une grosse crise. Oui, la politique fait face à une nouvelle réalité. Jusqu’à présent, la politique a eu un cadre gouvernemental et deux grandes idéologies : la conservatrice et la progressiste. C’est la politique sociale-démocrate qui…

Attendez ! Votre livre dit aussi : « Le mur de Berlin est tombé et il était inévitable que le néolibéralisme s’impose. » Pourquoi inévitable ? La social-démocratie a une part de responsabilité.

Il faut voir deux aspects des choses : d’abord celui qui ressort de la concurrence idéologique entre néolibéralisme et social-démocratie, ensuite celui qui est lié aux formes politiques que nous connaissons. Et c’est là qu’est le grand problème : les États se sentent impuissants parce que l’économie est mondialisée alors que la politique et les gouvernements sont locaux, nationaux, régionaux. C’est le grand défi de la social-démocratie d’agir sur ce déséquilibre. Et si nous y parvenons, nous pourrons garder les valeurs de l’État social, de la nécessaire régulation des marchés, d’une plus juste distribution des revenus, de la lutte contre les inégalités… dans le cadre d’un projet politique global. Les marchés seront toujours à la recherche de la meilleure rentabilité. Ils seront toujours agités, dans ce monde hyper mondialisé, et ils se déplaceront, modifiant ainsi le paysage. Le problème, c’est que la politique doit aller aussi vite que les marchés.

En mai 2010, étiez-vous conscient que vous étiez en train de liquider une partie des avancées sociales des six années précédentes ?

Non, pas de liquider, même si certaines choses étaient freinées. Je viens de lire un rapport de Funcas [Fondation des caisses d’épargne] qui me semble bien illustrer l’évolution de la réduction de la pauvreté des plus de 65 ans en Espagne entre 2005 et 2012 : l’Espagne est le pays européen où ce type de pauvreté a le plus baissé. Nous sommes passés de 24 à 14 % grâce à toutes les politiques visant à améliorer le minimum vieillesse, la prise en charge de la dépendance… Tous ces efforts n’ont pas été jetés aux orties.

En plus des contradictions avec votre programme électoral, autrement dit la trahison des postulats sociaux-démocrates, on vous reproche surtout d’avoir injustement réparti les sacrifices à partir de mai 2010. Ce sont les fonctionnaires qui ont payé, une partie des retraités…

La réduction de salaire des fonctionnaires a été très progressive. Les salaires les plus bas des employés du public n’ont pas diminué ou de 1 %, et les plus élevés de 8, 9 ou 10 %. Et nous n’avons pas touché aux retraites les plus faibles. Nous devions réduire les dépenses et les engagements budgétaires à ce moment-là ne nous donnaient guère le choix : il nous fallait réduire quelques postes sensibles comme le salaire des fonctionnaires ou les retraites. Nous n’avons pas du tout touché aux bourses, à l’éducation et à la santé, que nous avions significativement renforcées les années précédentes.

Pourquoi n’avez-vous pas envisagé de taxer davantage les grandes entreprises ? Pourquoi la création d’un impôt sur la richesse a-t-elle été évoquée mais jamais décidée ?

L’impôt sur le patrimoine a été rétabli en 2011. Si seulement la politique économique et la politique fiscale étaient si faciles à mettre en œuvre ! Taxer plus les entreprises à un moment où elles étaient en train de licencier, c’était les encourager à licencier davantage. C’est le piège ou le dilemme auxquels la gauche fait souvent face. Les grandes entreprises étaient devenues des multinationales grâce à une fiscalité bienveillante, c’est vrai, mais le pays dans son ensemble en tirait parti… Deuxièmement, il est établi que les processus de consolidation budgétaire sont plus efficaces si on réduit les dépenses que si on essaie d’augmenter les recettes. Cela étant, nous avons augmenté l’impôt sur le revenu selon des critères de redistribution.

Et cet impôt sur la richesse ?

Oui, il existe un impôt sur le patrimoine que l’on peut toujours modifier, car il faut admettre que ceux qui ont les moyens ont aussi la capacité de chercher des voies de traverse et de protéger leur fortune. Nous allons voir ce que donne le débat budgétaire en France. Mais j’ai toujours essayé d’être prudent sur le sujet, même si je suis bien évidemment favorable à une meilleure redistribution. Je crois avoir laissé le budget avec des dépenses sociales qui dépassaient les 60 %… mais, du point de vue de la technique de la politique budgétaire, je crois que beaucoup de choses méritent débat. Par exemple, je suis partisan de l’impôt environnemental, utile dans la lutte contre le changement climatique. Cependant, l’impôt sur le revenu est déjà élevé en ce moment, par rapport à la moyenne européenne.

En Espagne, les revenus du travail ont toujours été plus taxés que ceux du capital.

Oui, par exemple les cotisations sociales, qui sont élevées en Espagne. Les impôts directs sur la production et le travail sont élevés.

Répondre à cet article