Yermolenko : « Le régime Poutine, c’est le fascisme paré des atours de l’antifascisme »

Par Amélie Poinssot.

Jeudi 8 mai 2014 // Le Monde

Dans l’est de l’Ukraine, les milices pro-russes ne cessent de renforcer leurs positions. Les observateurs de l’OSCE sont toujours retenus en otage et les séparatistes qui tiennent Slaviansk se sont emparés mardi de la préfecture régionale. Décryptage de la politique russe et des enjeux ukrainiens avec un jeune chercheur ukrainien, Volodymyr Yermolenko.

La situation dans l’est de l’Ukraine est loin de s’arranger, au contraire. Mardi, les séparatistes qui tiennent la ville de Slaviansk se sont emparés de la préfecture régionale. Ce mercredi, le président ukrainien par intérim Oleksandr Tourtchynov a avoué que les forces de sécurité étaient incapables de reprendre rapidement le contrôle des régions de Donetsk et Lougansk. En début de semaine pourtant, les États-Unis avaient décidé de renforcer les sanctions vis-à-vis de la Russie, en visant sept nouvelles personnalités et 17 sociétés proches du président russe (lire notre article). L’UE, quant à elle, a allongé sa liste : le gel des avoirs touche désormais un ensemble de 48 personnalités.

Décryptage de la politique russe et des enjeux ukrainiens avec Volodymyr Yermolenko. Ce jeune chercheur qui a soutenu sa thèse en philosophie politique à l’EHESS, à Paris, enseigne à l’université de Kiev-Mohyla et dirige le département des projets européens de l’ONG Internews Ukraine. Il était de passage à Paris ces jours-ci. Entretien.

Mediapart. La tension est à son comble dans les régions de l’est de l’Ukraine. Après l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine ne semble pas près de s’arrêter. Jusqu’où va-t-il aller d’après vous ?

Volodymyr Yermolenko.
Volodymyr Yermolenko. © (dr)

Volodymyr Yermolenko. Je ne suis pas dans la tête de Vladimir Poutine, mais il y a une chose évidente, c’est que depuis la campagne présidentielle de 2012, il affiche cette idée de la création d’une union eurasiatique – une union qui prendrait d’abord une forme économique avant de rentrer dans un cadre politique. De quoi s’agit-il, sinon de la résurgence de l’Union soviétique ou de l’empire russe, sous un nouveau visage ?

Dans ce projet, l’Ukraine est absolument nécessaire, sinon il ne s’agit que d’une union asiatique... Dès lors, on imagine mal comment le président russe pourrait s’arrêter en chemin. En 2007-2008, il manifestait surtout son opposition à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN, il n’était pas contre son adhésion à l’Union européenne : il était alors uniquement préoccupé par les questions de sécurité. Depuis, la rhétorique du Kremlin a changé, car les buts de Poutine ont changé : il s’agit désormais de bâtir cette union eurasiatique.

Plusieurs scénarios me semblent possibles : soit Poutine cherche à annexer l’est, voire le sud de l’Ukraine, et laisse l’ouest et le centre tranquilles ; autrement dit, il provoque la division du pays. Soit il ambitionne de déstabiliser l’Ukraine et de faire revenir Viktor Ianoukovitch comme seul président légitime – mais cela me semble peu probable. Soit il vise à véritablement déstabiliser l’Ukraine sur le plan économique, afin de couper court aux velléités américaines et européennes d’investir et d’empêcher le pays de se développer. Dans ce scénario, il attendrait un an ou un an et demi, le temps que le pouvoir actuel tombe et qu’un nouveau pouvoir le remplace, plus favorable à Moscou.

Mais à mon avis, il faut s’attendre à un conflit armé : le président russe veut provoquer une guerre civile afin de pouvoir présenter la situation comme un conflit interne à l’Ukraine et de montrer ainsi à l’Ouest que ce pays est incapable de se gouverner, d’engager les réformes, de garantir son unité.

Assaut de la préfecture de Lougansk par les pro-Russes, mardi 29 avril
Assaut de la préfecture de Lougansk par les pro-Russes, mardi 29 avril © Reuters

D’où vient cette idée d’union eurasiatique ?

La théorie de l’Eurasie, réactivée aujourd’hui par Vladimir Poutine, est née dans les années 1920, notamment autour de figures de l’émigration russe comme le linguiste Nikolaï Troubetzkoï. Ce mouvement plutôt spirituel, qui n’avait rien à voir avec le marxisme, a très vite été marginalisé. Mais il disait en substance : la Russie doit accepter l’Union soviétique car c’est un moyen pour elle d’étendre son empire et de construire une autre civilisation, non pas européenne, mais eurasiatique. 

À la fin des années 1990, Alexandre Douguine reprend cette idée, à laquelle il ajoute la doctrine du colonialisme continental – doctrine développée par des Allemands proches du nazisme comme Carl Schmitt. C’est une théorie qui distingue deux formes de colonialisme : la colonisation dite maritime, pratiquée par exemple par les puissances française et britannique, qui visait des terres lointaines et ne cherchait pas l’assimilation mais poursuivait d’autres objectifs – l’esclavage par exemple ; et la colonisation continentale. Il s’agit alors de coloniser des peuples très proches et de nier leurs particularismes ; l’objectif est l’assimilation. La politique de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine s’inscrit dans cette seconde perspective. Cette idéologie est cruciale pour comprendre le système Poutine.

Les médias russes parlent systématiquement d’un pouvoir « néonazi » à Kiev, pointant notamment le rôle des partis Svoboda (« Liberté », 38 députés, 4 ministres dans le gouvernement de transition) et Pravyie Sektor (« Aile Droite », aucun élu). Qu’en est-il précisément ?

Ces deux partis d’extrême droite pèsent à eux deux moins de 3 % dans les sondages actuellement. Le candidat de Svoboda, Oleg Tyagnybok, recueillerait 1,8 % des voix, et Dmytro Yarosh, le leader de Pravyie Sektor, 0,9 %. Autrement dit, c’est une très très faible minorité si l’on compare, par exemple, avec les scores du Front national ! Par ailleurs, le mouvement populaire qui s’est déroulé sur le Maïdan depuis novembre n’avait rien à voir avec de l’antisémitisme – on ne peut pas dire la même chose des Berkouts, ces forces spéciales du régime Ianoukovitch, dont les sites internet véhiculaient des stéréotypes antisémites.

Pour moi, en tant qu’historien des idées, cette façon de stigmatiser le changement de régime à Kiev est absurde. Car le néonazisme comme le fascisme, ce sont des idéologies de nations dominantes, qui ont un passé impérial et se réfèrent à celui-ci. Franco, Hitler, ce sont des hommes qui avaient une nostalgie de l’empire : le IIIe Reich, le nom parle de lui-même... Même chose avec l’idée de la Troisième Rome pour les fascistes. C’est bien cela qui distingue le fascisme du simple nationalisme : les nationalistes ukrainiens n’ont pas de prétention impériale ni expansionniste, c’est plutôt une idéologie de défense des opprimés, des faibles contre les forts. Le nazisme, à l’inverse, était une idéologie des forts contre les faibles.

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