Y a-t-il un espoir socialiste ?

Mardi 4 septembre 2012 // La France

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Drapeau de FranceLe changement qui s’est produit en 2012 a-t-il un sens intellectuel directement perceptible ? Il ne suffit pas de se réclamer du socialisme pour être identifié comme relevant d’une tradition politique précise ou d’un corpus significatif d’un projet vraiment spécifié. Nul doute qu’une partie de l’opinion n’espère fortement dans les facultés de la nouvelle équipe à faire bouger les choses, mais dans les circonstances difficiles de la crise il faut aussi compter sur un scepticisme assez répandu. C’est pourquoi j’ai été surpris par l’optimisme d’un Bernard Stiegler qui n’hésite pas à affirmer dans Marianne que le nouveau mandat présidentiel constitue « un espoir d’une teneur exceptionnelle ».

II est vrai que c’est pour mieux durcir le contraste avec « le désespoir exceptionnel » qui résulte « d’une situation planétaire angoissante ». Je n’ai pas trouvé beaucoup d’intellectuels aussi affirmatifs sur un Président capable de s’opposer à un processus de régression qui paraissait sans fin. Ce qui ajoute à mon trouble, c’est que Marcel Gauchet semble s’associer à l’espoir de Bernard Stiegler, en tablant notamment sur « un des atouts essentiel d’un gouvernement de gauche qui est son ouverture spontanée à la discussion publique. » Je ne refuse pas a priori cette perspective qui s’éclaire par le désir « d’une mobilisation de la société, pour faire émerger un projet collectif. » Celui-ci est à la mesure du désarroi actuel et de la nécessité de définir des perspectives à long terme. (1)

On peut percevoir d’emblée chez nos deux intellectuels une solide confiance dans l’espace proprement politique qui se redessinerait à l’encontre du fatalisme. Répudiant toute croyance dans les facultés spontanées de créativité du corps social, ils placent leurs espoirs dans un ressaisissement de la conscience publique et dans la définition d’objectifs globaux comme l’école avec la formation des enseignants. Sur ce terrain-là, je serais prêt à m’associer à une pareille démarche qui me paraît renouer avec des discussions qui avaient cours autrefois et se sont trouvées dévaluées par l’idéologie ultra-libérale. Mais quel renversement radical des mentalités et des pratiques s’énonce dans la simple désignation d’objectifs telle qu’une politique de l’enfance et de la jeunesse à l’heure où la structure familiale est si fragilisée ou encore la redéfinition et la recomposition des industries culturelles et audiovisuelles... Du coup, non seulement l’État-social ne se résume plus à la sécurité sociale, mais l’ambition collective trouve de quoi se ranimer pour défier tous les processus de décomposition et de destruction. Pour le coup, on constate à quel point il y a pu avoir erreur d’aiguillage à la chute du mur de Berlin. Non, ce n’était pas la fin de l’histoire, d’autres défis nous attendaient et il était criminel de faire croire qu’une certaine conception de l’économie pourrait définitivement se substituer à l’imagination et à la création politique. Ce dont nous avons besoin plus que jamais c’est « du génie historique de l’Europe et de la capacité d’invention qu’elle a montrée face à des situations pires. » (Marcel Gauchet).

Mais la question qui se pose alors est celle de la disponibilité de François Hollande et de son gouvernement à épouser pareille perspective. L’offre de service d’un Stiegler et d’un Gauchet ne sera-t-elle pas déçue par le décalage des préoccupations et des visions ? N’assistera-t-on pas à un phénomène analogue à ce qui s’était passé avec Mitterrand, lorsque Max Gallo s’était plaint du silence des intellectuels ? Je ne rappelle pas cela pour fermer l’avenir mais au contraire pour le laisser entrouvert. lie malicieux Chesterton, afin d’arbitrer l’éternelle querelle des optimistes et des pessimistes, citait le propos d’une petite fille  : « Un optimiste est un homme qui vous soigne les yeux, un pessimiste est un homme qui vous soigne les pieds. » L’attitude la plus optimiste consiste aujourd’hui à ouvrir les yeux le plus largement possible pour ne pas se tromper de direction. Les soins des pieds viendront après.

Depuis le XIX° siècle, la tradition socialiste s’est divisée en plusieurs ramifications qui ont encore leurs prolongements. Aux révolutionnaires se sont ainsi opposés les possibilistes qui préféraient l’action immédiate dans les institutions existantes aux- rêves radicaux du grand soir. Le problème possibiliste est de savoir si les accommodements au réel ne finissent pas par abolir les grandes finalités. Ainsi, on a suffisamment répété que les socialistes français ne s’étaient jamais franchement résolus à tenir leur congrès de Bad Godesberg, celui qui avait permis aux sociaux démocrates d’outre-Rhin de répudier le marxisme. Il y avait justement chez les Français’ le scrupule de se renier. On peut légitimement se demander si depuis le tournant des années 80, nos socialistes ont clairement défini leur idéologie et s’ils ne participent pas à l’alignement généralisé sur les critères libéraux avec le principe d’un marché unifié et autorégulateur. Quelles différences philosophiques majeures opposent conservateurs libéraux et sociaux-démocrates ?

Certes, on se félicitera de leur évidente parenté en l’expliquant par leur commune adhésion à la démocratie. Mais que signifie celle-ci si les décisions lui échappent au profit du marché et si les choix éthiques ne relèvent plus que de la procédure juridique ? Le terrible réquisitoire d’un Jean- Claude Michéa est à ce sujet d’une pertinence peu récusable. (2)

Bien sûr, il y a des exceptions à la règle. Je suis très loin, personnellement, de la démarche d’un Vincent Peillon et de son retour aux classiques de la III° République. Au moins a-t-il l’avantage de sortir d’un déterminisme étouffant pour relancer la réflexion sur l’école. Arnaud Montebourg s’était distingué par sa prise de distance avec les processus de la mondialisation. J’ai peur qu’il ne soit rentré dans le rang. Et lorsque j’observe le dédain opposé à gauche à la réflexion indépendante d’une Sylviane Agacinski sur la théorie du gender, j’ai l’impression un peu désespérée que la nouvelle expérience socialiste débouchera sur pas grand chose, faute de vraie prospective et de liberté de l’esprit. Mais sait-on jamais ?

 (1) cf. Jean-Claude Petit dans Marianne du 23 juin « Les intellectuels face à Hollande ».
 (2) Je renvoie au dernier essai de Jean-Claude Michéa dont j’ai rendu compte dans Royaliste n° 997, page 9. « Le complexe d’Orphée ». Ed. Climats, prix franco : 22 €.

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