Weibo révèle le désastre des villages du cancer.

Samedi 13 avril 2013 // Le Monde

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Grâce à cet équivalent de Twitter, les citoyens lèvent le voile sur la crise environnementale qui ronge la Chine.

Un haut-fourneau à aluminium crache sa fumée dans la brume marron qui plane sur le village de Huangjiawa. "Il y a dix ans, l’eau de nos rivières était très propre, bien plus propre que l’eau du robinet aujourd’hui", se souvient M. Zhang - il refuse de donner son nom complet, un villageois qui cultivait autrefois la terre occupée par le site. Aujourd’hui, la zone présente l’un des taux de cancers de l’estomac les plus élevés au monde et les puits qui ont fait vivre le village pendant des siècles sont empoisonnés.

Contrairement à d’autres victimes de la pollution, Huangjiawa se retrouve sous les feux des projecteurs depuis qu’une campagne en ligne évoquant son triste sort a déclenché un débat sur la contamination des nappes phréatiques qui est remonté jusqu’à Pékin. La colère croissante du peuple face à la dégradation de l’environnement va constituer une épreuve test pour Xi Jinping [nommé à la présidence de la République populaire de Chine le 14 mars].

Les citoyens chinois se tournent de plus en plus vers Internet pour exprimer leur colère à propos de la pollution, et le gouvernement est contraint de réagir. Quand un smog sans précédent a recouvert le nord-est de la Chine, en janvier, l’opinion en a été immédiatement informée grâce aux applications pour smartphones permettant de mesurer la pollution. En l’espace de quelques jours, les autorités de Pékin ont pris de nouvelles mesures antipollution.

Le débat sur la pollution de la nappe phréatique de la préfecture de Weifang [province de Shandong, nord-est de la Chine], où se trouve Huangjiawa, a été lancé par un bref message posté au début du mois sur Sina Weibo, la plus grande plateforme de microblogging chinoise, comparable à Twitter. Il s’est propagé très rapidement ; la question de la pollution de l’eau a été évoquée à la télévision aux heures de grande écoute et le gouvernement a fini par reconnaître qu’il existait des "villages du cancer" dont il avait jusque-là dissimulé l’existence.

Pollution massive

Ce tout premier message accusait les hauts-fourneaux à aluminium de Weifàng d’envoyer en toute illégalité leurs eaux usées sous terre, dans des puits pressurisés. Il avait été posté sur Weibo [3,5 millions d’abonnés], par Deng Fei, journaliste devenu militant, connu pour avoir fondé une association chargée de fournir des repas gratuits aux écoliers pauvres. Quelque 70 % des nappes phréatiques chinoises sont gravement polluées, ce qui, d’après les scientifiques, provoque une augmentation du nombre de cancers et autres maladies. Pendant le Nouvel An lunaire, des dizaines d’abonnés de M. Deng qui étaient rentrés chez eux pour les vacances ont posté des photos des cours d’eau pollués de leur ville. "Avec Weibo, n’importe qui peut être reporter, déclare Monsieur Deng. Avant, l’information était monopolisée par les médias gra public et officiels ; il n’y avait pas beaucoup canaux pour exprimer des voix différente ; Le mois dernier, un entrepreneur a offert sur Weibo 200 000 yuans [24 885 euros] principal responsable de l’environnement de Rui’an, dans la province du Zhejiang, nageait dans une rivière polluée. Une semaine plus tard, la télévision nationale a diffusé entretien avec ce fonctionnaire, qui a promis fort embarrassé, de se baigner dans la rivière en question d’ici trois à cinq ans. Dans préfecture de Weifang, les autorités ont été promptes à répondre au message de M. Deng : les services de la propagande de la ville ont demandé au bureau de la protection de l’environnement de mener une enquête.

Un secret d’État

Après avoir procédé à des contrôles dans plus de 700 usines, celui- ci a publié au bout de trois jours une déclaration affirmant qu’aucune d’entre elle n’envoyait ses eaux usées dans la nappe phréatique. Il a également mis en place un numéro d’urgence où l’on pouvait dénoncer les contrevenants à la réglementation sur l’environnement et a promis une récompense de 100 000 yuans [12 442 euros] à qui conque trouverait les fameux puits polluants La tempête déclenchée par Weibo a été remarquée à Pékin, où le ministre de l’Environnement a publié une déclaration répondant aux commentaires publiés sur le site.

La pollution des nappes phréatique, entraîne également celle des sols ainsi que la contamination des récoltes, car les paysans utilisent souvent des puits pollués pour irriguer leurs champs. Dans la campagne envahie de smog où vit M. Zhang, les paysans font-pousser des carottes, des oignons et des pommes de terre - avec de l’eau puisée près d’usines pétrochimiques et de papeteries qui déversent des effluents.

Le niveau de pollution des sols chinois est considéré comme un "secret d’Etat" et Pékin a refusé publiquement de communiquer les résultats d’une enquête de plusieurs année sur le sujet. D’après les militants, le gouvernement craint de déclencher la panique s’il révélait l’ampleur du problème. Ils estiment toutefois que, malgré la gravité de pollution, les médias sociaux pourraient progressivement faire évoluer la situation.

A Huangjiawa, M. Zhang n’a pas d’ordinateur, mais il a entendu parler de Weibo pense que c’est un outil utile. "En tant qu’individu ordinaire, si la pollution a ruiné ma vie et si je n’ose pas m’y opposer, si je n’ose rien dire, comment puis-je vivre ? En tant que citoyen personne ne peut me priver du droit de parler.

Certains militants en ligne paient cependant le prix fort. Début mars, un écologiste a été passé à tabac après avoir posté un message sur la pollution de l’eau dans la province du Zhejiang.

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