DÉFENSE COMMUNICATIONS TACTIQUES MILITAIRES.

Voyage en absurdie.

Lundi 19 mars 2012 // La France

Alors qu’il affichait, il y a encore deux ans, « l’équipement en Liaison 16 des Mirage 2000 », le projet de loi de finances présenté cet automne n’en souffle plus un mot. Le lecteur profane ne s’y arrêtera pas. À tort : le réseau américain de communication tactique dit « Liaison 16 », né pendant la Guerre froide, a été développé avec les technologies de l’époque. Conçu pour être le « système nerveux » de l’OTAN face au pacte de Varsovie, il est forcément crypté par les Américains.

Des investigations dans la presse spécialisée confirment pourtant que la France équipe actuellement ses Mirage avec ce système ancien qu’elle ne contrôle pas et qui ne répond plus au besoin. Pour obtenir « des performances cohérentes avec les besoins du combat moderne », indique ainsi le projet de loi de finances, on prévoit de le remplacer dès 2016... alors qu’on aura à peine terminé son installation sur Mirage. Affaire purement technique ? Loin s’en faut, elle concerne la souveraineté opérationnelle de notre aviation de chasse, elle pourrait nous avoir coûté des centaines de millions d’euros, pour rien.

Le système « Liaison 16 » devait permettre à tous les acteurs d’une opération Otan de partager des informations tactiques. Mais il impose une organisation méticuleuse des échanges entre alliés selon des processus complexes imposés par une technologie et des concepts déjà anciens. Vers la fin de la Guerre froide, cette liaison avait été logiquement adoptée par la France pour relier quelques centres d’opérations, bâtiments de surface et avions Awacs. Plus curieusement, il semble qu’on l’ait alors aussi prévu comme unique réseau tactique sur notre future flotte de 300 Rafale. De fait, ils en sont maintenant tous équipés.

Dix ans plus tard, la question de la « Liaison 16 » se reposait pour moderniser nos Mirage ; la presse spécialisée en parlait alors beaucoup avec des incantations à l’interopérabilité : ne pas l’adopter nous empêcherait de coopérer avec l’OTAN. Il fallait donc l’acheter à n’importe quel prix ! Le lobby militaro-industriel américain, dont on devine l’appétit, pesait de toute sa force sur le dossier avec des connivences en Europe. Un amiral américain menaçait même d’exclure des opérations OTAN les avions qui n’auraient pas la « Liaison 16 » !

LE « CULTE » DE LA « LIAISON 16 »

Une analyse opérationnelle, technique et politique sérieuse aurait sans doute permis de contrer facilement ces grossières intimidations ; bien plus, les opérations aériennes en Irak, au Kosovo, en Afghanistan et récemment en Libye en démontraient clairement la vanité : si de nombreux avions y ont participé sans « Liaison i6 », il a fallu intégrer d’urgence d’autres systèmes de communication plus adaptés.

Pourtant, cela n’empêchera pas, en 2006, le lancement du chantier d’équipement de nos Mirage : des modifications lourdes, pour une facture de plusieurs centaines de millions d’euros d’après les documents budgétaires. Après une telle décision, on imagine bien que tout débat devenait impossible... Les militaires devaient sacrifier au « culte » de la « Liaison 16 » ! Emblématique : en 2007, un lieutenant-colonel explique à la commission du Livre blanc que le système nous est absolument indispensable. En 2011, il se trouvait encore des gens pour faire écrire à un député que la « Liaison 16 » est « indispensable aux communications avec nos alliés américains ». Or, on a constaté plus haut que c’est faux. Que le ministère vienne de renoncer à la « Liaison i6 » pour nos Boeing de ravitaillement en vol - alors même qu’il s’agit d’une capacité structurante de l’interopérabilité franco-américaine - le démontre à nouveau amplement.

Plus tôt, en 2004, alors qu’à Paris les « grands prêtres » de la « Liaison 16 » en voulaient partout, les Américains mettaient en service leur nouveau chasseur de suprématie aérienne, le F22, « pointe de diamant » de l’Air Force. Découverte troublante, la « Liaison 16 », « must » de l’interopérabilité OTAN, n’y avait pas sa place. Le pilote d’essai et premier commandant d’escadron de F22 précisera plus tard que cela n’empêche pas l’avion de participer aux opérations interalliées. On s’en serait douté ! Le F22 n’émet donc rien sur le réseau « Liaison i6 », trop indiscret, tout juste bon pour les supplétifs. D’autres systèmes plus modernes, inaccessibles aux alliés, lui permettent d’échanger ses informations sensibles.

L’INDÉPENDANCE MILITAIRE : UNE QUESTION POLITIQUE

Émettre des données nationales secrètes sur un réseau contrôlé par un pays étranger paraîtra irresponsable même à un profane. Mais cette considération élémentaire ne semble pas troubler nos spécialistes. En 2007, la presse annonçait une « première mondiale » : lors d’une expérimentation, on avait utilisé la « Liaison 16 » pour transmettre entre des Rafale les données nécessaires au guidage du missile tiré par l’un d’eux. Il semble que cette première ait aussi été la dernière ! Apprendre par voie de presse qu’on dévoilait ainsi sur un réseau chiffré par le Pentagone des performances confidentielles du Rafale a du provoquer un peu d’émoi chez les opérationnels comme à certains niveaux de l’État (ceux où l’on sait la guerre que nous fait l’industrie américaine sur les marchés de défense).

Autre sujet de préoccupation : tous nos Rafale sont maintenant dotés de la « Liaison 16 », a fortiori ceux qui sont chargés de la mission nucléaire où l’autonomie est la règle. Cette condition nécessaire à la crédibilité de notre dissuasion devrait exclure toute dépendance d’un réseau étranger. Espérons donc que dans cette mission ce réseau soit coupé. Mais alors, on aurait pu en faire l’économie.

Enfin, alors que les Mirage 2000 reçoivent actuellement leur « Liaison 16 », les pilotes ont d’autres urgences. En effet, leur avion est aveugle : son radar sait juste « palper » le relief à quelques kilomètres devant lui, alors qu’il lui faudrait « voir » à plus de 100 km. Pour ce faire, il faut moderniser l’avion. Mais à chaque nouvelle difficulté budgétaire, cette opération de plus de 700 millions d’euros, qui aurait peut-être pu être lancée depuis longtemps sans l’aventure de la « Liaison 16 », est repoussée aux calendes grecques et ce, malgré l’insistance de l’armée de l’air.

Pourtant, d’après l’atelier industrie qui en est chargé, le chantier « Liaison 16 » des Mirage doit continuer jusqu’en 2015, alors que les travaux parlementaires indiquent que certains de ces avions seront retirés du service dès 2016. Après les années de tapage médiatique sur « l’indispensable Liaison 16 », ses sectateurs se font cependant plus discrets. Et pour cause : si nos conjectures sont avérées, toute notre aviation de chasse est mise ainsi sous la tutelle d’un réseau tactique obsolète, verrouillé par le Pentagone et inadapté aux besoins des forces. Ceci au prix d’une profonde saignée dans notre budget de défense.

Mais c’est d’abord la question politique de notre indépendance militaire qui est posée ici.

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