Vous avez dit : cassez le thermomètre ?

Vendredi 13 mars 2015 // La France

C’est reparti. À la suite d’un rapport du Conseil national des programmes (CNP) récemment remis à Najat Vallaud-Ben-Belkacem et préconisant la substitution d’un système subtil d’évaluation des élèves à la notation traditionnelle, les tenants de « l’École républicaine » ont, une fois de plus, en un réflexe pavlovien, dénoncé un projet visant à « casser le thermomètre » afin de dissimuler le mauvais niveau de beaucoup d’élèves. Du reste, ils ne sont pas isolés 74% des Français (selon un sondage de l’Ifop) partageraient leur point de vue sur la question.

SEULEMENT CASSÉ, LE THERMOMÈTRE ?

Or, le thermomètre est cassé depuis longtemps, et tout le monde le sait. Une monstrueuse hypocrisie imprègne cette question de la notation scolaire. Les parents d’élèves se prononcent résolument pour le maintien des notes. Mais ils n’admettent ce système d’évaluation qu’à la condition expresse qu’il soit faussé, que les notes soient systématiquement dilatées, révisées s’il le faut, et attribuées non sur le seul critère objectif, sec et froid la prestation de l’élève, mais également en considération des origines familiales, sociales, de ce dernier, de situation psychoaffective, de son « parcours » (scolaire et autre), toutes indications visant à éviter tout échec et à permettre une « réussite » fondée sur la compréhension, la compassion, voire la charité. Et d’ailleurs, cet élève qu’il s’agit de préserver de l’échec, c’est toujours leur fils ou leur fille dont ces parents ne supportent pas la possible disqualification. Samuel Joshua dit bien qu’à l’esprit des parents, « mettre l’enfant au centre du système » - but avoué de la loi d’orientation Jospin du 10 juillet 1989 - signifie « y mettre mon enfant ». Cet enfant, ses parents veulent le voir effectuer ses études en toute sécurité, au sein d’un douillet cocon scolaire pour, ensuite, accéder à quelque situation tant soit peu enviable à laquelle lui donnent censément droit des diplômes obtenus au prix d’un minimum d’efforts.

Au fil des décennies, de quarante-six ans de réformes ayant tendu à la consécration de la massification des études secondaires et supérieures, les parents- électeurs ont consacré tous leurs efforts à faire en sorte que leurs rejetons aient de bonnes notes quelle que soit leur niveau réel, que la moyenne leur soit garantie grâce à la surnotation systématique, à la prise en compte de leurs « dossiers », au jeu des coefficients affectés aux diverses épreuves des examens et aux oraux de « rattrapage ». Si bien que, chaque année, 85 % des candidats au baccalauréat sont reçus.

LA NÉVROSE SCOLAIRE FRANÇAISE

Ils veulent voir leurs enfants réussir sans effort les études les plus exigeantes et se font croire que le titre universitaire possède un pouvoir magique qui propulse son détenteur au faîte de l’échelle sociale. Or, le titre n’a qu’une valeur symbolique qui tient à la discrimination qu’il opère entre ceux qui le détiennent et les autres. Et, naturellement, cette valeur s’amenuise jusqu’à disparaître lorsque le diplôme est décerné massivement. Même chose pour les notes. Chaque année, les grands quotidiens de Paris et de province consacrent des pages entières à la publication des listes des élèves venant d’être reçus au baccalauréat dans les lycées de leur région. C’est devenu un véritable rituel, hautement révélateur de la névrose obsessionnelle scolaire de notre peuple. Fétichisme de la note et du titre. Même si l’une et l’autre sont de la monnaie de singe. 85 % de reçus au bac chaque année égale autant de niveaux d’instruction et de culture que de bacheliers. Et même jeu pour les titulaires de licences et de masters, voire de doctorats, de Capes et d’agrégations. Si quelque chose a perdu toute valeur et toute signification précise dans notre institution scolaire, aujourd’hui, c’est bien la note et le titre universitaire.

UN THERMOMÈTRE TRUQUÉ

Parents, élèves, étudiants, ne veulent certes pas cas- ’r le thermomètre, ils veulent un thermomètre truqué, aux chiffres systématiquement orientés à la hausse. Ils ne souhaitent pas la suppression des notes, parce qu’ils réclament de bonnes notes comme un droit et un dû. Ils veulent à la fois le prestige et la valeur promotionnelle de l’École républicaine de naguère et la sécurité compassionnelle de l’École pédagogiste. Ils ont une fringale de titres, même si ces derniers n’ont pas plus de valeur que les assignats sous la Révolution. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Conséquence le système scolaire et universitaire français est celui qui, de loin, produit le plus de détenteurs de parchemins dévalués.

L’ÉCOLE RÉPUBLICAINE EST VOUÉE AU GALVAUDAGE DE SES NOTES ET DE SES TITRES

La raison de cet état d’esprit général est à chercher au coeur de notre culture républicaine. Depuis la fin du XIX° siècle, l’École est considérée comme le socle de la démocratie, la clef de l’émancipation du peuple, la condition impérieuse de toute promotion individuelle, en même temps que l’instrument de l’avènement d’une égalité effective des hommes. Elle se trouve donc investie de la double mission contradictoire d’opérer à la fois la ventilation des situations sociales dans une société inégalitaire et l’avènement d’une société égalitaire grâce non seulement à l’accès de tous à l’instruction, mais à la réussite intellectuelle de tous au moyen d’une pédagogie capable de vaincre les inégalités de toutes natures, socioculturelles ou psychologiques. Nos concitoyens veulent non seulement réussir à et par l’École, mais ils estiment y avoir le plus sacré des droits.

Or, « le diplôme pour tous est un passeport pour nulle part » (Louis Armand) et « l’excellence pour tous est un oxymore absolu » (François Dubet). Les Français le savent mais sont totalement aliénés par leur éthique républicaine qui fait dépendre tout leur destin de l’École. D’où l’infernal marasme scolaire qui, chez nous, dure depuis cinq décennies. Eu égard à cette considération essentielle, la question des méthodes d’évaluation, du maintien ou de la suppression des notes apparaît comme vraiment dérisoire, misérable même. C’est un faux problème qui nous maintient dans le dilemme spécieux École républicaine méritocratique/pédagogisme égalitaire, lequel cache (mal) le fait que les principes qui ont inspiré la première ont conduit tout droit au second et que l’évaluation actuelle, par les notes et les examens, n’est qu’un faux-semblant... Au su de tout le monde.

Parents, élèves, étudiants ne veulent pas casser le thermomètre, ils veulent un thermomètre truqué, aux chiffres systématiquement orientés à la hausse.

Répondre à cet article