Vive la Monarchie.

Témoignage : La rose et le lys.

Vendredi 10 août 2012 // L’Histoire

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Drapeau de FranceDeux hommes dans l’histoire et qui avaient le sens de l’Histoire... Entre le défunt comte de Paris et François Mitterrand le dialogue ne pouvait manquer de profondeur ni de fécondité. Les chroniqueurs ne tiennent pas compte de cette relation qui fut publique et hautement symbolique lors de la célébration du Millénaire. Haut fonctionnaire, Cyrille Schott fut le témoin privilégié d’une amitié politique et personnelle qu’il évoque avec précision et talent.

Comment avez-vous rencontré François Mitterrand, puis le comte de Paris ?

Cyrille Schott : J’ai commencé ma carrière comme sous-préfet et je suis devenu secrétaire général de la préfecture de la Nièvre par le pur hasard des affectations préfectorales. François Mitterrand m’a repéré à ce moment là et m’a fait venir à son cabinet en 1982. Ma rencontre avec le comte de Paris est liée à François de Grossouvre qui était alors chargé des chasses présidentielles, sur lesquelles il a fallu faire des économies. Comme j’ai réussi à trouver ces économies sans nuire à l’aura de ces chasses, Grossouvre m’en fut reconnaissant. Il me demanda en juin 1984 d’assister à Chantilly à l’inauguration de logements sociaux que le comte de Paris avait fait construire au sein de la Fondation Condé avec l’aide de François Mitterrand. La rencontre se passa bien, mais je ne revis pas le comte de Paris pendant plus de deux ans. A l’automne 1986, Maurice Schumann et Élisabeth Pauly, qui était déléguée aux Commémorations nationales, m’ont téléphoné pour me dire que le Millénaire capétien approchait et que François Mitterrand devait en prendre la présidence. En réponse à la note que je lui ai adressée alors, le président de la République a tout de suite donné ses directives : il prend le haut patronage du Millénaire capétien ; il m’informe que le comte de Paris représente la Maison de France. Huit jours plus tard, il reçoit le chef de la Maison de France, puis me reçoit en tête-à-tête pour me donner ses instructions.

Comment expliquez-vous ces deux décisions ?

Cyrille Schott  : Je pense que le président de la République réfléchissait au Millénaire bien avant d’avoir reçu ma note. Pour François Mitterrand, l’élection de Hugues Capet en 987 comme roi de France est une date importante dans l’histoire de l’unité de la France : c’est l’année où la France se donne une monarchie nationale, qui va durer jusqu’à la Révolution, puis au-delà jusqu’en 1848. Les Allemands nous avaient précédés : en 911, la Francie occidentale avait choisi Conrad, le duc de Franconie, qui passa le relais à la dynastie saxonne, celle des Othon, mais celle-ci s’est éteinte dès 1024 avec Henri II. L’idée de continuité historique était très présente dans l’esprit de François Mitterrand. Il connaissait tous ses prédécesseurs : les rois, les chefs de gouvernement provisoire, les présidents de la République !

Il y avait cependant un problème : nous sommes alors en période de cohabitation et le gouvernement n’obéit pas aux recommandations de l’Élysée. D’où quelques petites frictions. François Léotard et Philippe de Villiers annoncent qu’ils vont créer un comité du Millénaire. Tout de suite, François Mitterrand reprend les choses en mains et cela s’arrange très vite avec Matignon. D’ailleurs, Jacques Chirac a la même position que François Mitterrand sur le rôle du comte de Paris - comme le prouve la lettre que je reproduis en annexe de mon livre. Et puis, François Mitterrand est un homme de gauche et ses amis politiques n’ont pas toujours la même conception que le Président de la continuité historique. C’est ce que l’on constate au moment de ce que j’appelle la bataille d’Amiens : c’est à Amiens que se déroule le 3 avril 1987 la cérémonie d’ouverture du Millénaire et, pour la première fois depuis la Révolution, l’on voit dans une célébration publique, de surcroît dans une cathédrale, côte à côte le président de la République et le descendant des rois. I1 y a donc eu quelque émoi à l’Élysée. Je cite la note de son conseiller en communication, qui lui rappelle que la cérémonie d’Amiens a lieu en même temps que le congrès du Parti socialiste à Lille et lui déconseille d’y aller. Mitterrand répond  : « Non. J’irai ».

Quels étaient, pour l’année du Millénaire, les soucis du comte de Paris ?

Cyrille Schott : Le comte de Paris ne voulait pas que le duc de Cadix jouât un rôle dans la commémoration. Bien sûr, le duc de Cadix-Anjou a été présent dans diverses communes françaises en 1987, mais il n’a pas participé aux cérémonies officielles et ses partisans n’étaient pas dans le Comité du Millénaire. Le comte de Paris avait d’ailleurs adressé un dossier au roi d’Espagne pour dénoncer le comportement de son cousin « le duc de Cadix qui, en passant les Pyrénées, se fait appeler duc d’Anjou ». Et d’ajouter « si ce n’est pas lui qui organise les manifestations, il y consent et laisse un groupuscule d’aristocrates animer une campagne sépulcrale en France » alors que ses « prétentions » sont « sans aucun fondement ».

Que pensait le président de la République ?

Cyrille Schott : Pour François Mitterrand les choses sont parfaitement claires : il considère le comte de Paris comme le chef de la Maison de France, comme le représentant légitime de la lignée capétienne en France. C’est ce qu’il me dit lors d’une conversation dans son bureau : c’est une affaire réglée, les Espagnols ont renoncé à la Couronne et à la mort du comte de Chambord, les monarchistes ont reconnu le premier comte de Paris. Puis il me demanda d’écheniller le comité du Millénaire, c’est-à-dire d’en retirer les partisans du duc de Cadix.

Le président de la République aura d’autres occasions d’exprimer son soutien au comte de Paris. Ce fut le cas lors du déjeuner du 22 janvier 1987. Ce jour là, François Mitterrand dit au comte de Paris : « Un seul argument, mais il me paraît déterminant, vous donne raison à mes yeux contre le duc de Cadix : c’est un prince étranger ! » Quand il reçoit en février le Comité du Millénaire présidé par Jean Favier, il déclare que le représentant de la Maison de France, c’est le comte de Paris, précisant au sujet des Orléans : « c’est eux qu’on a exilés, attaqués, autour de qui on s’est réuni ». Et puis, en août 1987, le duc de Cadix essaie de se faire recevoir par le chef de l’État. François Mitterrand, après l’avis motivé que j’ai rédigé, décide de ne pas recevoir le prince espagnol à l’Élysée.

Vous remarquez que François Mitterrand place le Millénaire sous son haut patronage deux ans avant le bicentenaire de la Révolution...

Cyrille Schott : En effet, ce n’est pas rien ! Nous sommes bien dans l’idée de continuité historique. Cela dit, la République a déployé beaucoup plus de moyens pour le bicentenaire. Par ailleurs, pendant l’année du Millénaire, François Mitterrand évite de prendre position dans un message – ce qu’il aurait pu faire à l’occasion d’un des colloques tenus sur le sujet. Tel est l’art capétien de gouverner !

Le comte de Paris a participé à la commémoration du bicentenaire...

Cyrille Schott : Oui, le comte de Paris a tenu sa place dans le bicentenaire. Pour lui, la Révolution n’était pas un bloc : la part positive allait de 1789 à 1791 : la Révolution des droits de l’homme, l’abolition des privilèges, la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, qui célèbre l’unité nationale autour de Louis XVI.

Le comte de Paris était présent à la commémoration de la cérémonie d’ouverture des États généraux et à la célébration de la bataille de Valmy, à laquelle son aïeul Louis-Philippe avait participé. Il a également tenu une chronique régulière dans Le Monde de la Révolution, dans laquelle il expliquait qu’il fallait conduire à son terme la Révolution française... avec le roi, dans le cadre d’une monarchie moderne et démocratique.
Bien entendu, le comte de Paris se situait pleinement dans la tradition capétienne. Je ne suis pas monarchiste, mais j’estime que sa conception de la monarchie était plus juste et mieux adaptée à notre époque que les idées que l’on entendait dans des milieux très fermés au temps présent. Le comte de Paris, quant à lui, souhaitait rétablir la monarchie et il a tenté de le faire comme vous le savez. Il a échoué, mais il était heureux de constater que la Constitution de la VeRépublique avait intégré le souci de l’arbitrage et celui de la continuité.

Pouvez-vous nous parler des rapports personnels entre le comte de Paris et François Mitterrand ?

Cyrille Schott : Ils se connaissaient depuis longtemps. François Mitterrand était allé voir le comte de Paris avant la guerre, quand il vivait au Manoir d’Anjou, en Belgique. Le prince évoquait volontiers ce souvenir. Ils ont également eu des contacts réguliers pendant la IVe République. Au-delà de la politique, il y avait une proximité humaine entre eux. Tous deux jetaient sur les hommes, et parfois sur eux-mêmes, un regard bienveillant qui savait établir une distance et n’était pas dénué d’ironie. Ils pouvaient être dans l’action tout en demeurant des observateurs, avec des différences : François Mitterrand me semblait plus résolu dans l’action. Nous sommes là dans l’analyse des subjectivités, qui est toujours délicate. Ce qui est sûr, c’est que les deux hommes avaient aussi une proximité sur le terrain des idées.

Lors de l’inauguration à Chantilly de la pharmacie qu’il avait fait restaurer, le comte de Paris m’avait dit à propos de François Mitterrand : « nous sentons les mêmes choses ». C’est ce que chacun peut constater à la lecture du communiqué qui appelle à la réélection de François Mitterrand : le comte de Paris y exprime des principes d’unité nationale et de progrès social, que l’on retrouve chez le Président. On y lit par exemple ceci : « La France ne serait plus elle-même si elle s’abandonnait à la logique de la division haineuse, si elle se résignait à subir la seule loi d’un capitalisme qui enrichit les plus riches et plonge dans la misère les plus fragiles, si elle renonçait à son projet millénaire de justice et de liberté. »

Il y avait cependant des limites à cette unité de vues. C’est net pour la construction européenne. François Mitterrand s’est engagé en faveur du traité de Maastricht, alors que le comte de Paris a appelé à voter Non. Ce dernier voyait bien l’Europe, mais dans une perspective plus vaste qui avait été ouverte par la chute du Mur. I1 voulait qu’on intègre les nations d’Europe centrale et orientale, mais il refusait que l’Europe devienne une entité supranationale.

Ce désaccord n’a pas créé de fossé entre les deux hommes. A la fin de sa vie, François Mitterrand a demandé au Prince de venir le voir. Le Président était en recherche spirituelle et il y avait en ce domaine un réel dialogue entre eux.

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