Vient le temps des diplomates !

Jeudi 20 février 2014 // Le Monde

L’attention du monde vient brusquement de se focaliser sur la Syrie, dévastée depuis deux ans par une guerre civile atroce, qui s’est progressivement élargie pour atteindre un paroxysme en septembre 2013, à la suite de la révélation d’une utilisation d’armes chimiques.

La Syrie est devenue le carrefour de toutes les ingérences. Elle s’est muée en caisse de résonance des grands clivages qui déchirent le monde arabo-musulman : abcès de fixation de l’affrontement entre sunnisme et chiisme, terre de djihad. Le conflit s’est internationalisé et la Syrie s’est transformée en épicentre d’une crise mondiale, qui a vu se mettre en place un engrenage redoutable que le talent de la diplomatie russe a réussi pour le moment à bloquer. Sur le terrain, le nombre de factions armées est considérable : plus de six cents, représentant probablement autour de 150 000 insurgés combattants. Ces factions sont à géométrie et à allégeance variables, en fonction de leurs sources de financement venant d’États extérieurs (notamment l’Arabie Saoudite et le Qatar) ou de trafics criminels. Ce qui est clair, c’est que les groupes dominants et militairement performants relèvent désormais très majoritairement des mouvances salafistes et djihadistes. La Qaïda s’est renforcée au point d’être en train de réaliser une véritable OPA sur la rébellion.

UNE SITUATION STABILISÉE.

En effet, les groupes liés à l’Armée syrienne libre, qui représentent l’opposition qualifiée de « modérée » ou de « laïque », soutenue par les Occidentaux et les pays arabes, sont très minoritaires et ne sont pas en mesure d’exercer une influence décisive sur le terrain. Quant aux frères musulmans, ils ne sont pas, « en Syrie » puissants comme en Égypte, car ils ont été pourchassés par Hafez el-Assad, à la suite de l’échec du soulèvement qu’ils avaient fomenté contre le régime dans les années 1979-82. Très présents au sein des instances de l’opposition en exil, ils sont aujourd’hui très faiblement représentés sur le terrain.

Du côté des autorités de Damas, l’Iran et le Hezbollah libanais reconnaissent leur engagement direct auprès de l’armée syrienne. Ils jouent un rôle militaire souvent décisif, notamment dans les opérations de guérilla urbaine. Des volontaires chiites en provenance d’Irak contrebalancent les djihadistes sunnites venus renforcer la rébellion.

Sur le plan militaire, la situation paraît relativement figée. Le pays est partagé entre zones fidèles (40% de la population) et zones rebelles (20%), entre zones disputées (30%) et zones sous contrôle des milices kurdes (10%). Les mouvances relevant d’AlQaïda pourraient durcir leur action en multipliant les massacres de villages alaouites ou chrétiens, comme elles ont commencé à le faire. Mais, globalement, le rapport de force est aujourd’hui plutôt favorable au régime, qui a conservé le contrôle des centres névralgiques du pays et tient ses positions en déployant une réelle stratégie de contre-insurrection. On voit difficilement comment les rebelles pourraient renverser la situation à leur profit.

ACTIVISME FORCENÉ DE PARIS, PRUDENCE ANGLO-SAXONNE.

L’activisme forcené de Paris, poussant Washington à intervenir militairement, contraste avec la prudence de ses partenaires anglo-saxons. Les hésitations d’Obama sont évidemment dictées par l’inévitable constat d’échec, même s’il est encore largement inavoué, par lequel se soldent les interventions en Afghanistan et en Irak. S’agissant de la Syrie, le président américain s’est placé lui-même dans une impasse (dont la Russie est venue le délivrer) en se fixant imprudemment une « ligne rouge », alors qu’il considère au fond qu’il n’est pas de l’intérêt des États-Unis de se lancer dans une nouvelle intervention, ce dont François Hollande et Laurent Fabius ont paru bien peu conscients.

Le désaveu que Cameron a essuyé devant le Parlement britannique a la même origine. Le sentiment d’échec après le retrait militaire anglais d’Irak se double ici du souvenir tenace et amer du caractère scandaleux d’un engagement qui reposait sur des fondements mensongers touchant les armes de destruction massive dont Saddam Hussein était censé disposer.

L’Allemagne est restée fidèle à sa ligne non-interventionniste (elle n’avait pas voté la résolution du Conseil de sécurité sur la Libye). La proximité des élections législatives a renforcé encore cette attitude de réserve.

Quant à la Russie, elle a ressenti comme une humiliation le détournement de son vote en faveur de la résolution libyenne au Conseil de sécurité. À son avis, la notion de « devoir de protéger » ... avait relancé, en la densifiant et en la diversifiant, la coopération bilatérale franco-syrienne. Le président syrien avait été invité à participer aux cérémonies du 14 juillet 2008 à Paris et au lancement de l’Union pour la Méditerranée. La coopération était orientée prioritairement vers la formation des élites et la pérennisation de la francophonie. La France était devenue la première partenaire de la Syrie dans le domaine de la coopération universitaire. 3000 étudiants syriens étaient accueillis en France. Une coopération culturelle ambitieuse avait été lancée avec le Musée du Louvre, à l’initiative de Mme Al-Assad, en vue de rénover l’ensemble des musées syriens. L’Agence française de développement avait ouvert, en 2009 un bureau à Damas et orienté son action vers le développement des PME, l’appui aux collectivités locales et le développement rural.

Lorsque la vague des « printemps arabes » est venue déferler à son tour sur la Syrie, les analyses fines des diplomates professionnels, faisant ressortir les spécificités de la contestation dans ce pays, sont écartées au sommet de l’État au profit d’un alignement sur des jugements médiatiques précipités, sommaires et manichéens, assimilant le destin du régime d’Al-Assad à celui que venaient de connaître ceux de Ben Ali et de Moubarak. Cette grave erreur de jugement, partagée par nos partenaires occidentaux, doublée d’un trop grand crédit accordé à une opposition en exil coupée des réalités du terrain, va contribuer à alimenter un processus d’aggravation et de durcissement de la crise.

En fait, la diplomatie française enchaîne les bévues. Non seulement elle n’a pas anticipé que le pouvoir de Bachar Al-Assad tiendrait, mais la première, elle a lancé l’idée d’armer la rébellion avant de s’apercevoir, bien tardivement, qu’elle était dominée par ceux contre qui elle était intervenue au. Mali pour préserver ce pays d’une dictature islamiste.

Quant au projet de conférence de la paix, connu sous le nom de Genève II, appelé à réunir gouvernement et opposition, la diplomatie française a posé deux préconditions tout à fait irréalistes : le départ préalable de Bachar al-Assad du pouvoir et l’exclusion de l’Iran de la conférence. Dans le même temps, la France a laissé se détériorer ses relations avec la Russie, alors que la diplomatie française, si elle veut être efficace, ne peut se passer d’un dialogue permanent et confiant avec Moscou. Le résultat, c’est l’exclusion de Paris du tête-à-tête russo-américain de Genève.

INDIFFÉRENCE ENVERS LES CHRÉTIENS.

Autre bévue, : comment la France qui a si vigoureusement et opportunément combattu l’unilatéraisme américain à propos de l’Irak, peut-elle se faire le champion d’un contournement du Conseil de sécurité pour « punir » la Syrie ?

Bévue encore, bévue majeure : l’indifférence de Paris envers le sort des chrétiens. La diplomatie Hollande-Fabius ignore visiblement ce que représente la Syrie pour le monde chrétien. C’est l’un de ses berceaux. C’est la terre du baptême de saint Paul, celle de la naissance du nom de chrétien, à Antioche, et celle où l’araméen est encore une langue vivante. Ces populations chrétiennes sont issues des premières communautés apostoliques. Elles sont évidemment antérieures aux invasions arabes du VIIe siècle, même si elles ont ensuite adopté la langue et les coutumes arabes et sont considérées depuis comme des populations arabes d’un point de vue culturel et linguistique.

La diplomatie française actuelle reste muette sur cette question des chrétiens d’Orient, et en particulier de Syrie. C’est le premier point sur lequel elle doit se réformer. Ce n’est pas le seul. La France doit prendre conscience qu’elle n’a pas intérêt à voir réémerger en Syrie AI-Qaïda qu’elle combat au Mali. Car personne n’a intérêt à voir se développer davantage les réseaux d’Al-Qaïda sur le terrain. Personne n’a intérêt à ce que la guerre déborde davantage au plan régional. Déjà, le Liban, qui compte une communauté alaouite, est sérieusement ébranlé et l’afflux de réfugiés déstabilise la Jordanie. Il y a donc danger à laisser pourrir la situation, car plus le conflit se prolonge, plus le repli sur le clan et la communauté prend de force au détriment du sentiment d’appartenance nationale.

La question la plus difficile est incontestablement celle de l’élimination d’Al-Qaïda. La France doit prendre conscience qu’elle n’a pas intérêt à voir réémerger puissamment en Syrie la multinationale Al-Qaïda qu’elle combat au Mali. Le précédent irakien montre l’ampleur et la difficulté de la tâche, puisqu’en sept années d’occupation, les États-Unis et la Grande Bretagne ne sont pas parvenus à désarmer les djihadistes. Il faudra pourtant s’y atteler en Syrie. Substituer à des États imparfaits de véritables « trous noirs » abandonnés à l’anarchie des rivalités entre milices islamistes ne saurait constituer un objectif pour une diplomatie responsable. Les cas de la Somalie, de la Libye et de l’Irak, doivent servir de leçon. Ne laissons pas Al-Qaïda prospérer en Syrie ! Pour régler cette question, nous aurons besoin de l’engagement actif des partenaires majeurs au conflit, à commencer par l’Iran. Pourquoi ? Parce que l’Iran détient certaines des clés décisives qui font tenir le régime Assad. Téhéran doit donc impérativement être reconnu comme un acteur des négociations de paix, ce qui impliquera de reconnaître son rôle régional et de déployer une grande créativité diplomatique pour régler la question nucléaire.

DES PRINCIPES MORAUX SOMMAIRES.

Il faut encore que la France renoue de solides relations avec la Russie, appelée désormais à jouer un rôle majeur dans toutes les grandes affaires du Moyen-Orient. C’est d’abord avec la Russie qu’il faut négocier les conditions de la paix civile en Syrie.

Reste l’objet même de cette négociation : comment mettre fin à la guerre civile ? Ce sera la mission des diplomates de faire comprendre aussi bien au régime Assad qu’à la coalition nationale syrienne que ni l’un ni l’autre ne peut désormais prétendre à l’exclusivité du pouvoir.

Ensuite, c’est le métier des diplomates que d’imaginer ce que pourra être un partage territorial inévitable des zones d’influence, tout en préservant l’unité institutionnelle du pays, et de préciser les garanties internationales fortes qui seront nécessaires pour permettre un retour durable à la paix dans un pays détruit par une guerre civile longue et cruelle.

Dans le grand jeu diplomatique qui s’ouvre, si la France veut réellement contribuer à sortir la Syrie, qu’elle connaît bien et depuis longtemps, de l’impasse meurtrière dans laquelle elle s’est engagée, elle ne peut plus se borner à improviser et à réaffirmer des principes moraux aussi tranchants que sommaires. Elle doit s’engager résolument dans un travail diplomatique intense et concret, aux côtés des autres parties prenantes, et au premier chef des quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité qui doivent impérativement retrouver un minimum d’accord. La France peut y contribuer, si elle assume pleinement ses responsabilités de « membres permanents ». Le rôle que doit jouer notre pays à travers la crise syrienne n’est pas d’affaiblir, mais de renforcer un système de sécurité collective dont il est l’un des piliers et sans lequel le monde serait encore plus instable et les conflits encore plus nombreux et redoutables.

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