Versailles, le coup d’éclat permanent.

Vendredi 22 novembre 2013 // La France


www.innovation-democratique.org
https://twitter.com/PVaurs

Jolie formule que celle d’Alexandre Maral, conservateur en chef de notre étonnant palais national et donc connaisseur intime du lieu. Formule qui se révèle vraie encore aujourd’hui. Les récentes émissions télévisées de Stéphane Bern ont conquis un public qui ne peut qu’être séduit ou fasciné par l’attrait d’un monument magique, à l’éclat sans pareil. De même, Patrick de Carolis (dans Des racines et des ailes) en remettant à l’honneur le travail de Le Nôtre, créateur des immenses jardins qui servent d’écrin au château, a pu donner une idée de la force projective de l’aménagement de l’espace. Car on retrouve à Versailles le découpé exact de la perspective des Champs Élysées. Alexandre Maral explique que la construction de la ville de Washington en 1791 est conçue par l’architecte Pierre Charles L’Enfant sur le modèle de la ville royale, corrigée, il est vrai par la modification constitutionnelle qui excentre le Presidential Palace.

 Il n’avait donc peut-être pas tort cet adversaire sanglant de la monarchie louis-quatorzième d’exiger l’éradication totale d’un site pareil, pour en effacer à jasais le prestige dans l’esprit des peuples. Lorsque le général de Gaulle puis François Mitterrand veulent mettre en scène le rôle international de la France, c’est le cadre de la Galerie des glaces ou celui du Grand Trianon qu’ils choisissent pour frapper les imaginations. Cependant, il n’y a pas seulement l’éclat sans pareil, il y a l’appareil de Cour constitué par Louis XIV à partir de 1682, qui suscite réflexions et même polémiques. Ce système qui a fonctionné pendant un siècle et qui consistait à tout régler dans un cérémonial uniforme où l’unité classique d’action, de temps et de lieu était strictement observée, ne relève-t-il pas de graves défauts qui expliquent qu’il ait pris brutalement fin, lorsque son inadéquation à la réalité s’est manifestée ? Dominique de Villepin est le dernier essayiste en date à pourfendre les dommages de l’esprit de Cour qui se prolongerait sous les régimes démocratiques, en perpétuant « une élite â la fois servile et arrogante, soumise au roi et coupée du peuple. » Mais à l’inverse, un chercheur aussi dépourvu de préjugés et d’arrières pensées que Norbert Elias a mis en évidence le rôle civilisateur essentiel de la Cour de Versailles. Il a souligné dans « La civilisation des moeurs » (1939) que cette Cour fut à l’origine d’une pacification des moeurs (avec notamment l’interdiction du duel), un contrôle de soi extrême qui bridait les pulsions. Elias porte aussi une attention particulière au raffinement du langage où il ne voit pas principalement, à l’instar de Pierre Bourdieu, un réflexe de caste pour mieux marquer les distances, mais un effort intellectuel et moral propre à la réflexion individuelle et aux gains du contrôle psychologique, dont La Bruyère et Saint-Simon seraient les meilleurs interprètes.

Sans doute la pensée d’Elias tendue vers l’intelligence de ce qu’il appelle le processus de civilisation est-elle grevée par une trop forte modélisation que l’historien de terrain contredit ou pour le moins nuance. Alexandre Maral remarque que la violence politique subsiste au sein de la Cour que le souverain doit constamment composer avec elle. De même, « la noblesse d’épée n’abandonna pas sa vocation guerrière, fondement de son code d’honneur. » D’ailleurs, il s’agissait aussi pour le roi de s’assurer de cette vocation pour la mettre au service exclusif de la puissance nationale, ne serait-ce que dans l’engagement des armées dans le feu des grands conflits européens.

Mais voilà qui nous renvoie à la dimension proprement politique de Versailles. On ne saurait oublier que sous les rois Bourbon, on assiste à l’avènement d’une monarchie administrative, qui correspond à la complexification et la spécialisation des services de l’État moderne. Sur ce point, la polémique de Dominique de Villepin est aussi à relativiser. A sa façon, la Cour « constituait un véritable échantillon de la société française, peuplée de personnes issues de tous les milieux, clercs, militaires, nobles de Paris et nobles de la province, bourgeois, artistes, domestiques. Ce vivier était en mesure de permettre et favoriser des rapprochements, voire des alliances, sous l’égide ou parfois en dépit du souverain. » Il faut bien comprendre aussi que c’est dans ce cadre que se constitue une véritable pépinière des serviteurs de l’État. Le terrible duc de Saint-Simon, dans sa fureur nobiliaire, a accusé Louis XIV d’avoir systématiquement humilié la noblesse d’épée, en n’ayant recours qu’à des bourgeois et des nobles de robe.

Il y a beaucoup de vérité dans cette affirmation, mais elle ne doit pas faire oublier la persistance, à Versailles, de la prédominance de la haute noblesse « N’en déplaise à Fénelon ou à Saint-Simon, Versailles ne serait pas le lieu du triomphe des ministres. » Cela ne veut pas dire non plus que ces ministres seraient de purs domestiques du pouvoir royal : « Par son ambition de fixer et de fusionner diverses élites du royaume au service du souverain, l’installation à Versailles devait permettre d’intégrer pleinement le monde des serviteurs de l’État au système de la Cour et dans l’univers quotidien du prince.

Pour approfondir cet aspect essentiel il faut recourir à d’autres ouvrages que celui d’Alexandre Maral qui est plus préoccupé des rites de Cour, en ce qu’ils ont de particuliers et désormais de surannés, bien qu’inscrits dans un processus (pour reprendre le terme d’Elias) sans lequel nous ne serions pas devenus ce que nous sommes. On a pu parler d’un moment de perfection de la civilisation française. Ce moment était, comme tous les autres, transitoire. Les transformations de la société auxquelles avait puissamment contribué la monarchie des Bourbon, devaient aboutir aux événements de la Révolution, où tout ce système de Versailles fut abattu. Louis XVI avait parfaitement compris la nécessité d’une révolution royale, mais il ne put la mener à bien, notamment du fait de l’obstruction des corps privilégiés. Ces derniers prétendaient paradoxalement s’opposer à l’absolutisme royal. Mais le roi était en partie prisonnier des privilégiés que ses prédécesseurs avaient concentrés dans la Cour. Il lui aurait donc fallu être plus ferme à l’égard de cette ancienne société qui prétendait s’identifier à son autorité. L’abandon de Versailles, suite à l’invasion du château par une foule parisienne, le 6 octobre 1789, marque la fin brutale du régime instauré en 1682. Malheureusement, il ne fut pas permis à Louis XVI d’en instaurer un nouveau, non à cause de son incurie mais de l’emballement d’un régime terroriste dès son origine.

Versailles n’en demeure pas moins la vitrine éclatante d’un modèle français, admiré du monde entier.

Répondre à cet article