Vers un printemps grec ?

Mercredi 18 février 2015 // L’Europe

Le M’PEP se réjouit de la victoire de SYRIZA lors des élections législatives du 25 janvier 2015 en Grèce. Avec plus de 36% des voix, SYRIZA est désormais la première force politique du pays, son leader, Alexis Tsipras, est devenu Premier ministre. La Commission européenne, la Banque centrale européenne, les milieux dirigeants allemands, soutenus par les grands médias, avaient pourtant tenté de semer un climat d’inquiétude sur la perspective de l’accession de SYRIZA au pouvoir. Ce parti a été qualifié de « gauche radicale » pour effrayer le public, alors qu’il se classe plutôt dans la gauche modérée puisqu’il ne souhaite ni sortir de l’Union européenne, ni de l’euro. D’ailleurs les marchés financiers n’ont manifesté aucun signe d’inquiétude après la victoire électorale de SYRIZA.

1.- Les Grecs ont manifesté leur volonté de reconquérir leur souveraineté nationale et ils ont rejeté les politiques néolibérales d’austérité et la classe politique corrompue et discréditée, gauche et droite confondues.

Le peuple grec s’est prononcé pour une solution nationale : libérer la Grèce des envahisseurs que sont les hommes en noir de la Troïka (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Commission européenne), retrouver leur dignité. Cette lutte de libération nationale a pour but de redonner à la Grèce sa pleine souveraineté, seule solution pour que le peuple choisisse lui-même son destin. C’est ce qu’a dit, à juste titre, Alexis Tsipras dimanche soir : « le peuple grec a écrit l’histoire ». La leçon est bonne pour toute l’Union européenne : chaque peuple a la possibilité de reprendre en main sa souveraineté à l’échelle nationale.

Le chemin, néanmoins, reste encore long pour que les Grecs retrouvent leur pleine et entière souveraineté. Car la Grèce, comme tous les membres de l’Union européenne et de la zone euro, ne disposera toujours pas des leviers économiques décisifs que sont la politique monétaire, budgétaire et de commerce international. Les marges de manœuvre du nouveau gouvernement grec sont donc très étroites.

Dimanche, le peuple grec s’est clairement exprimé pour sortir enfin d’une austérité qui a suscité des souffrances sociales inimaginables. Ce sont 25% des Grecs qui sont au chômage, alors qu’un quart de la population vit aux alentours ou sous le seuil de pauvreté. Les salaires du privé et du public ont été baissés de 30 à 50%, comme les pensions, alors que le taux de TVA était remonté à 23% (la moyenne dans la zone euro, déjà extravagante, est de 20,8%). Les effectifs de fonctionnaires ont été réduits drastiquement, paupérisant tous les services publics.

Le peuple a balayé les vieux partis corrompus de droite et de gauche. La fin des gouvernements de coalition gauche-droite entre le PASOK (parti socialiste) et Nouvelle Démocratie (droite) est une excellente nouvelle. Ces oligarques ont régné, depuis la fin de la dictature militaire il y a quarante ans, sur la vie politique grecque avec les résultats que l’on connaît.

2.- Le programme proposé par SYRIZA contient des mesures favorables aux intérêts des classes dominées.

Le rejet des politiques néolibérales menées délibérément par les classes dominantes pour aggraver les inégalités en leur faveur, constitue le programme de SYRIZA. Celui-ci, appelé « programme de Thessalonique », comporte deux grands objectifs : faire face à la « crise humanitaire » et relancer la croissance.

Concernant la « crise humanitaire » (1,8 milliard d’euros au total y sont consacrés), des mesures sociales d’une grande portée sont envisagées : subventions pour l’alimentation des familles pauvres (756 millions) ; courant électrique gratuit pour 300.000 ménages pauvres ; suppression de la nouvelle loi d’imposition du patrimoine ; création de 300.000 emplois dans les secteurs privé et public (5 milliards) ; rétablissement du salaire minimum à 751 euros par mois (il a été abaissé à 586 euros) ; gratuité des soins de santé pour les chômeurs sans assurance ; annulation des « réformes » du droit du travail… Ces mesures vont coûter entre 12 et 13 milliards d’euros pour les deux ans qui viennent.

Pour financer ces mesures, SYRIZA espère profiter des retombées de la croissance ; la lutte contre l’évasion fiscale et la contrebande (3 milliards) ; la réaffectation de ressources issues du programme européen (6 milliards), et du Fonds de stabilité financière. SYRIZA veut ainsi faire une politique de relance de l’économie.

3.- SYRIZA va faire l’expérience douloureuse de la confrontation avec le système de l’Union européenne, et devra admettre que son programme ne pourra pas s’appliquer sans sortie de l’euro et de l’Union européenne.

Depuis 2007, la Grèce a reçu 380 milliards d’euros de prêts qui n’ont pas servi à soulager les misères du peuple ni à relancer l’activité économique, mais à rembourser les créanciers ! Il faut retrancher de ce total 100 milliards d’euros d’effacement de la moitié de la dette grecque en 2012. La dette de l’État représente aujourd’hui 175% de son PIB (321 milliards d’euros). Elle est détenue à 70% par les créanciers publics internationaux. Le FMI en détient 22 milliards, les pays de la zone euro 53 milliards sous forme de prêts bilatéraux (France 10 milliards), le Fonds européen de stabilité financière (142 milliards)… Cette dette grecque n’a pas à être payée, elle doit être annulée. Tout le monde sait que la Grèce ne pourra pas s’en sortir si sa dette n’est pas allégée, voire supprimée. Le remboursement de la dette représente en effet 20 à 25% du budget de la Grèce, lui ôtant toute marge de manœuvre.

Les créanciers (BCE, UE, FMI principalement, États membres) peuvent décider de diminuer le montant de la dette à rembourser, de diminuer le taux d’intérêt, d’allonger la durée de remboursement ou les trois à la fois. Tout ceci a déjà été fait dans le passé. Les mesures de « quantitative easing » prises par la BCE peuvent servir à cela. Cette perspective est difficilement envisageable, car les oligarques européens ont peur d’une contagion au Portugal, à l’Espagne, à l’Irlande.

La politique de relance de l’économie et d’augmentation de la demande envisagée par SYRIZA ne pourra pas donner de résultats sans mesures protectionnistes, autrement dit sans rupture avec le traité de Lisbonne qui les interdit. Le principal problème de la Grèce est en effet le déficit de sa balance des paiements : la Grèce importe quatre fois plus qu’elle n’exporte. Elle consomme donc plus qu’elle ne produit. Là se trouve le problème principal de ce pays. L’endettement public ne pourra cesser que lorsque le relèvement du tourisme, de l’industrie et de l’agriculture permettront aux Grecs de consommer ce qu’ils produisent. Toute politique de relance, sans ces conditions, sera un échec.

Nous souhaitons ardemment que le peuple grec réussisse à desserrer l’étau qui l’étrangle et nous ne voulons pas jouer les Cassandre. Il ne faut pas cependant se mettre la tête dans le sable et refuser de regarder la réalité en face. Il est impossible de mettre un terme aux politiques néolibérales d’austérité sans s’affranchir des instruments principaux des politiques néolibérales que sont l’euro, le traité de Lisbonne, et toutes les institutions européennes. Comme il paraît peu réaliste d’obtenir l’accord des Vingt-Huit sur ces questions, il faut bien envisager la seule issue qui demeure : une sortie unilatérale de la Grèce de l’euro et de l’Union européenne.

4.- Le gouvernement SYRIZA – ANEL préfigure-t-il un dépassement du clivage gauche-droite ?

Ayant obtenu 149 sièges alors qu’il en faut 151 pour avoir la majorité au Parlement, SYRIZA a dû trouver des alliés. Elle a choisi de s’allier avec ANEL (Grecs indépendants), qui ne se classe pas à gauche mais revendique la souveraineté nationale et une politique favorable aux plus pauvres. Cette formule politique donnera-t-elle naissance dans plusieurs pays à de nouvelles alliances du type de celle du Conseil national de la Résistance ?

La victoire de SYRIZA a suscité des espoirs en France. Certaines forces politiques veulent s’en inspirer. Elles devront alors faire ce qu’elles se refusent à faire aujourd’hui : placer comme objectif central à leur lutte la reconquête de la souveraineté nationale et populaire, et rompre toute relation avec les socialistes et leurs alliés (les Verts notamment), responsables partout en connivence avec les grands partis de droite de la mise en œuvre des politiques néolibérales d’austérité.

Ce message vaut particulièrement pour le Front de gauche en France.

Le 28 février 2015, selon ce qui avait été prévu jusqu’à présent, la Troïka doit faire le bilan des « réformes » engagées par la Grèce (sous l’ancien gouvernement) pour décider des nouveaux versements de fonds. Nous aurons donc dès ce moment une indication sur le cap que voudra suivre le nouveau gouvernement. Après, la dernière tranche du deuxième plan de sauvetage devra être prêtée à la Grèce : 10 milliards d’euros dont 7 milliards par le FMI.

En mars 2015 la Grèce devra faire un remboursement à l’Union européenne.

En juillet et août 2015, 7 milliards d’obligations de l’État grec, détenues par la BCE, arrivent à maturité. La Grèce n’a pas les liquidités pour les rembourser, ni les moyens d’emprunter sur les marchés financiers (le taux des obligations de l’État grec à 10 ans, sur le marché secondaire, est de plus de 9%). Si la Grèce ne peut pas rembourser, ce sera le défaut et probablement la sortie de la zone euro. Que se passera-t-il alors ? D’autres peuples se manifesteront-ils pour reconquérir leur souveraineté nationale et se libérer de la tutelle de l’Union européenne ?

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