Vers un Québec souverain ?

Vendredi 28 juin 2013 // Le Monde

Province francophone du Canada, où la langue française est comprise par 94,6 % de la population, le Québec compte aujourd’hui 8 millions d’habitants aux origines de plus en plus diverses. En septembre, le rapport de force politique a changé : après trois mandats de gouvernement du Parti libéral, Pauline Marois, du Parti québécois, a été nommée Premier ministre. Pourtant, son parti politique n’est pas majoritaire. Une situation rare qui ne sera pas sans conséquence pour l’avenir de la province.

Après plusieurs semaines de contestation étudiante, le Premier ministre libéral de la Belle Province, Jean Charest, convaincu qu’une majorité silencieuse hostile à ces mouvements violents de rue comptait sur lui pour rétablir l’ordre, a provoqué des élections anticipées. Mal lui en a pris ! C’est le principal parti d’opposition, le souverainiste et social-démocrate Parti québécois (PQ), qui l’a emporté. Mais le PQ en n’enlevant que 54 des 125 sièges de députés que compte l’Assemblée nationale (32% des voix) - contre 50 sièges (31% des suffrages) au Parti libéral du Québec (fédéraliste de centre-droit) et 19 sièges (27% des voix) à la Coalition avenir Québec (centre-droit) -, ne dispose cependant pas de la majorité absolue. De fait, ces résultats ont un goût amer pour les trois formations qui dominent désormais la vie politique de la province francophone du Canada.

C’est que le scrutin a pris des allures de référendum contre Jean Charest. Usé par neuf années de pouvoir, le Premier ministre sortant est affaibli par des soupçons de corruption : on l’accuse d’avoir retardé l’instauration d’une commission d’enquête devant faire la lumière sur une série de scandales portant sur des malversations, ou de favoritisme dans les contrats publics avec financements politiques occultes à la clé. Sans parler de l’éprouvante crise sociale au printemps !

Il est vrai que la Coalition avenir Québec, nouveau venu de centre doit sur la scène politique, a été fatale aux libéraux. Dirigé par François Legault, fondateur d’Air Transat et ancien ministre d’un gouvernement du Parti québécois, ce mouvement s’est habilement présenté comme le « parti du changement » et comme le champion de la lutte contre la corruption.

UNE POLITICIENNE CHEVRONNÉE

Confrontée à la difficulté de réunir une majorité pour gouverner, la première femme à la tête de la Belle Province, Pauline Marois, a appelé les 8 millions de Québécois (dont 80% ont le français comme langue maternelle) « au rassemblement sur l’essentiel » pour « faire avancer les intérêts du Québec ». Tout en ajoutant : « En tant que nation, nous voulons prendre nous-mêmes les décisions qui nous concernent. Nous voulons un pays et nous l’aurons. » Agée de 63 ans, chaleureuse, celle qui est réputée pour être une bonne vivante l’est aussi pour sa compétence et son habileté à gérer les dossiers. Issue d’un milieu modeste - un père mécanicien, une mère « travailleuse au foyer » -, mère de quatre enfants, Pauline Marois est une figure incontournable de la scène politique québécoise. Une battante, ce qui ne l’empêche pas d’être ouverte au compromis. Et de l’esprit de compromis, il lui en faudra pour diriger un gouvernement ne disposant pas de la majorité absolue pour faire adopter ses lois à l’Assemblée !

Pendant la campagne, celle-ci a surtout mis en avant ses préoccupations sociales et sa volonté de taxer les mines et autres industries exploitant les ressources naturelles abondantes du Québec. Étudiante en sciences sociales, c’est elle qui a fondé à Montréal l’équivalent du Samu social français. Sa réputation de gestionnaire avisée des finances publiques lui vient peut-être de son intérêt pour les affaires lorsqu’elle étudiait à HEC Montréal.

Député du Parti québécois en 1981, quatorze fois ministre dans des gouvernements issus de sa formation, notamment à la santé, à la condition féminine et à l’éducation, elle s’est toujours montrée attentive à l’équilibre du budget tout en tentant d’alléger la fiscalité des moins favorisés. La politique familiale lui tient également à coeur : le Québec lui doit la création du congé parental, de centres de la petite enfance et des crèches à prix raisonnables.

Se déclarant « progressiste » mais ne s’étant jamais affichée socialiste, le nouveau Premier ministre de la Belle Province n’a pas manqué d’énumérer ses autres priorités : abolition d’une taxe sur les frais de santé, fermeture de l’unique centrale nucléaire du Québec, augmentation des impôts pour les plus aisés, défense de la langue française, financement public des partis politiques.

Quant à la question de l’indépendance du Québec, que son parti continue de prôner, Pauline Marois a d’ores et déjà répété qu’elle ne préparerait un tel scrutin que si elle avait l’assurance de pouvoir le remporter ,contrairement aux deux précédents perdus par les indépendantistes en 1980 et 1995.

UNE SOCIETE MULTlCULTURELLE

Dans une société désormais multiculturelle, l’affirmation de l’identité québécoise fait débat. Alors que le « non » à l’indépendance ne l’a emporté qu’avec 50,58% des voix en 1995, un nouveau référendum ne semble pas à l’ordre du jour même si le rêve de beaucoup de Québécois - ceux de souche tout au moins - n’est pas canadien mais bien québécois. Ceux-ci se sentent différents des canadiens anglophones, des Américains qui s’ignorent selon eux.

Jadis terre de catholicité fervente, la Belle Province a subi une déchristianisation galopante, alors que la religion a joué un rôle de premier plan dans la constitution et l’affirmation du « peuple québécois » face aux anglophones. En témoignent le crucifix qui figure toujours à l’Assemblée nationale de la ville de Québec et un patrimoine catholique encore riche malgré des vocations en perte de vitesse. Mais la contestation laïciste ne cesse de se développer. Une certaine Djemila Benhabib, d’origine algérienne, candidate à la députation à Trois-Rivières, n’a-t-elle pas osé demander que le crucifix soit ôté du sein de l’Assemblée nationale de Québec ?

Ce à quoi beaucoup ont répondu que ce crucifix, présent aussi dans les écoles, faisait partie du patrimoine du Québec et de son identité. Prôner la laïcité, comme le fait Djemila Benhabib, ne serait-ce pas aussi s’obliger à interdire le port du voile ?

Reste que l’Église catholique québécoise est en voie de sécularisation avancée. Un exemple parmi beaucoup d’autres : la maison des Pères Montfortains à Nicolet (ville fondée en 1672 sous le nom de Saint-Jean-Baptiste de Nicolet), où de nombreuses communautés religieuses s’installèrent au fil des siècles et qui fut le siège d’un important séminaire au XIX° siècle, n’est plus aujourd’hui qu’un, musée... des « religions du monde » ! Ainsi va le cours des événements au Québec.

Difficile dans ces conditions de parler encore des « valeurs » du Québec, même si la fleur de Lys flotte toujours au vent dans la Belle Province et pas la feuille d’érable.

Répondre à cet article