Une nation est une âme...

Vendredi 10 avril 2015 // La France

Le mot de Renan, cité par le président du Sénat, est plus actuel que jamais dans le débat ouvert sur les valeurs républicaines.

Xavier Darcos raconte que, ministre de l’Éducation nationale, il avait voulu réexaminer, en 2008, la carte scolaire pour l’assouplir. Cela partait d’une idée simple et apparemment de bon sens : donner plus de liberté aux parents tout en favorisant la mixité sociale entre les élèves des établissements les mieux cotés et ceux des lycées figurant en queue de classement. On devait ainsi, croyait-on, faciliter l’intégration des élèves défavorisés parmi les meilleurs et améliorer la situation des établissements les moins bien lotis. Que s’est-il passé en réalité ? L’Éducation nationale a eu la surprise de constater qu’en Seine-Saint-Denis, par exemple, les lycées décotés étaient les plus recherchés. Pourquoi ? Parce que les familles de souche africaine ou maghrébine voulaient inscrire leurs enfants avec ceux qui leur ressemblaient. Les meilleures intentions du monde se heurtaient à une réalité frontale : là où l’on avait voulu la mixité, on renforçait la ségrégation ; là où l’on avait cherché à intégrer, on consolidait le communautarisme.

Xavier Darcos a rappelé cette expérience, ce lundi 16 mars, au cours d’une rencontre qui réunissait des membres de l’Académie des sciences morales et politiques, dont il est le secrétaire perpétuel, et une délégation de sénateurs conduite par le président de la Haute Assemblée, Gérard Larcher. Celui-ci était à l’origine de la rencontre. Sollicité par le président de la République pour lui faire des propositions sur le « nécessaire renforcement du sentiment d’appartenance républicaine », le président du Sénat s’était tourné vers l’Académie, à charge pour elle de lui apporter un ensemble de réflexions. Sa contribution était l’objet de cet échange entre académiciens et sénateurs.

Qu’affirment les premiers dans un texte remis aux sénateurs ? Que « la cohésion nationale ne saura se renforcer qu’autour de la nation, la "terre charnelle" de Péguy, nourries de paysages et de récits », que cela suppose « une connaissance réelle de l’histoire et de la géographie de la France et une bonne maîtrise de la langue française », des programmes d’histoire (de la France et de l’Europe) à travers « un récit suivi, des figures historiques » et l’étude de nos grands textes littéraires ; en y ajoutant les rites et symboles (le drapeau, la Marseillaise) qui font notre identité. Une oeuvre de « longue haleine », qui exige, d’une part, « la restauration de l’autorité à l’Éducation nationale » et, d’autre part, une « volonté forte et une persévérance inlassable » des pouvoirs publics...

À cela, Gérard Larcher répond par la citation de Renan (1882) : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses [les] constituent. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. [ ... ] Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. » Renan ajoutait ce mot : « On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. » Sénateurs et académiciens tombent ainsi d’accord sur le principe d’où tout découle : le fait national.

Ce qui est surprenant, c’est l’impression que l’on a d’une redécouverte. Comme si, depuis plusieurs générations, on avait cru pouvoir se détacher de la conscience nationale au nom du droit à la différence, la grande source du déracinement. Qu’il faille reparler de maîtrise de la langue, d’enseignement de l’histoire, d’instruction civique et de rétablissement de l’autorité montre assez le long parcours destructeur accompli, pendant que l’on saluait par la dérision et l’injure toutes les initiatives qui allaient dans l’autre sens. Les attentats de janvier ont sonné comme de tragiques rappels à l’ordre.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » La formule de Camus éclaire la confusion actuelle. On n’a pas voulu voir, on continue de ne pas voir. Ce qu’un académicien résume par un autre mot : « le silence abdicateur ». L’enfermement dans les non-dits pour finir dans l’abdication et la soumission. Ainsi, on s’est bien gardé de dire que dans un département aussi éloigné des quartiers de femmes voilées et de l’intégrisme islamiste que le Maine-et-Loire, il y a eu 80 refus de respecter la minute de silence au mois de janvier... De même, on évitera de voir qu’une partie de la population juive de Sarcelles émigre vers Saint-Mandé, par souci de sécurité, ou que les deux tiers des enfants juifs sont désormais inscrits dans des écoles privées, israélites ou catholiques.

 Le "vivre-ensemble national" exigera bien autre chose que la nouvelle et pseudo-religion d’État, "laïcité ! laïcité !".

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