Politique Magazine.

Une longue tradition de combativité.

LES CATHOLIQUES ET LA RUE

Jeudi 24 juillet 2014 // La Religion

Le rôle déterminant joué par les catholiques dans les grandes manifestations de 2013 en a étonné plus d’un. Courte vue : depuis la fin du XIX° siècle, ils sont régulièrement descendus dans la rue pour rappeler leur existence.

L’année 2013 a donné lieu à une surprise heureuse, sinon divine. Contre toute attente, notre peuple a montré, par d’imposantes manifestations contre le mariage homosexuel, son opposition résolue à la destruction de la famille et à l’instauration d’une société dont le caractère libertaire dissimule mal qu’elle nous achemine vers un monde où l’individu n’est plus qu’un numéro et une donnée génétique et administrative, sur le modèle du Meilleur des mondes d’Huxley ou du THX 1138 de George Lucas. 270 000 manifestants le 21 avril 2013, 1 000 000 le 26 mai. Les catholiques ont joué ici un rôle déterminant. Ils ont dirigé et fourni les plus gros bataillons de la Manif pour tous, et l’accession de Ludovine de la Rochère à la tête de ce mouvement a consacré leur prépondérance, ainsi que l’implication de personnalités telles que Christine Boutin et les cardinaux Vingt-Trois, archevêque de Paris, et Barbarin, archevêque de Lyon.

D’ILLUSTRES PRÉCÉDENTS

Ce n’était pas la première fois que les catholiques parvenaient à remuer les foules et à susciter une large adhésion populaire.

1880-1904.

À la fin du XIX° siècle, ils étaient déjà descendus dans la rue lors de la publication des décrets des 29 et 30 mars 1880 pris par Jules Ferry (ministre de l’Instruction publique) et Freycinet (président du Conseil) expulsant les Jésuites et imposant aux autres congrégations la demande d’une autorisation ministérielle. À Paris et dans de nombreuses villes de province, ils avaient manifesté et tenté d’empêcher les expulsions, affrontant les forces de l’ordre. Le philosophe Léon 0llé-Laprune avait été suspendu de ses fonctions de professeur à l’École Normale Supérieure pour avoir dirigé une manifestation contre l’expulsion des Carmes à Bagnères-de-Bigorre.

Les années 1901à1904 virent de nombreuses manifestations de catholiques contre la politique anticléricale. Les premières se produisirent en réaction à la loi sur les associations du 1er juillet 1901 (de Waldeck-Rousseau) qui soumettait les congrégations à une autorisation législative et frappait d’illégalité les congrégations non autorisées. Elles furent suivies de manifestations beaucoup plus nombreuses en 1903, lorsque Émue Combes fit voter la loi du 4 décembre 1902 punissant d’amende voire de prison les enseignants et dirigeants d’écoles congréganistes non autorisées persistant dans leur activité, et rejeter par la Chambre les demandes d’autorisation présentées par les congrégations. Cette agitation de rue atteignit son point culminant à la suite de la loi du 7 juillet 1904 qui interdit l’activité enseignante à toutes les congrégations, même autorisées. Puis, il y eut, les années suivantes, après la loi de séparation de l’Église et de l’État, l’affaire des inventaires, avec de multiples incidents et morts d’hommes.

1924-1926, la Fédération Nationale Catholique.

Après l’accalmie engendrée par l’union sacrée durant la Grande Guerre, puis le gouvernement du Bloc National (1919-1924), les Catholiques retrouvèrent des motifs de révolte lors de l’accès au pouvoir du Cartel des Gauches (juin 1924). Herriot envisageait en effet l’extension des lois laïques aux départements reconquis en 1918 et qui vivaient alors toujours sous le régime du Concordat de 1801 (Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle) séparation de 1’Eglise et de l’État, interdiction de l’enseignement aux congrégations, soumission de celles-ci à autorisation. Il prévoyait également la suppression de l’ambassade de France au Vatican. Organisés par le général de Castelnau, les opposants à ces projets se regroupèrent en une puissante Fédération Nationale Catholique (FNC) en octobre 1924, soutenue par l’épiscopat, et qui organisa, d’octobre 1924 à juillet 1926, 148 manifestations groupant près de deux millions de personnes. La FNC obtint ses plus brillants succès en Alsace-Moselle, en Auvergne ou encore dans le Languedoc, et se signala activement dans 73 départements et 169 villes. Ses succès s’expliquent par sa capacité à organiser des manifestations de masse et par le recours à des moyens de propagande variés : tracts, brochures, journaux, conférences, réunions publiques, démarches auprès des parlementaires, des maires et des préfets. Son combat eut une issue victorieuse : les projets anticléricaux du Cartel furent abandonnés en 1926.

1951, l’Apel.

La combativité des catholiques fut réveillée en 1951 du fait de la situation matérielle préoccupante de l’enseignement libre. Regroupés par Édouard Lizop en une Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (Apel) soutenue par les évêques de l’Ouest, qui avaient appelé à une grève de l’impôt, ils exigèrent des candidats aux élections législatives du 17 juin 1951 une adhésion à une association parlementaire constituée pour l’adoption par l’Assemblée nationale d’une aide financière à l’enseignement libre. 315 députés élus ou réélus y adhérèrent Et, dès l’ouverture de la première session de la nouvelle assemblée, deux textes furent adoptés la loi Marie (21 septembre 1951), ouvrant les bourses de l’État aux élèves des écoles libres, et la loi Barangé (28 septembre 1951) instituant les allocations aux parents d’élèves de l’enseignement libre comme de l’enseignement public. L’enseignement libre obtenait ainsi une aide dont il avait grand besoin et qui, au départ, était loin d’être acquise.

1984, 1’Unapel.

En décembre 1982, le cabinet Mauroy (socialiste) présente un projet de loi tendant à l’intégration des établissements d’enseignement libre, sous contrat à des « établissement d’intérêt public » les associant aux établissements publics et aux collectivités locales, et des maîtres du privé (contractuel) à la fonction publique. Ce projet connaîtra diverses modifications, les unes l’atténuant (abandon de l’idée d’intégration aux établissements d’intérêt public), les autres le durcissant (subordination du contrat entre l’État et un établissement privé à l’intégration graduelle d’au moins 50 % des maîtres de ce dernier). Aussitôt, maîtres et parents d’élèves se mobilisent sous la conduite de l’Unapel et du secrétariat général de l’enseignement libre. L’échec des négociations avec le ministère engendre d’imposantes manifestations en 1984 Bordeaux, le 22 janvier (60 000 personnes), à Lyon, le 29 janvier (100 000 personnes au moins), à Versailles, le 4 mars (500 000 personnes au moins), et enfin à Paris, le 24 juin (850 000 personnes). Cette dernière manifestation reçoit le soutien actif de personnalités aussi diverses que le cardinal Lustiger, archevêque de Paris, Mgr Vilnet, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.

Devant cette mobilisation, le président Mitterrand lui-même annonce, le 14 juillet, le retrait du projet de loi contesté, provoquant, du même coup, la démission du ministre de l’Éducation, Alain Savary, qui l’avait porté à bout de bras.

NE PAS BAISSER LES BRAS

Ces manifestations se rapportaient essentiellement à la question scolaire. Celles de 2013 marquent une opposition à un type de société en gestation dans la loi sur l’institution du mariage homosexuel. Contrairement aux manifestants de 1984, ceux de 2013 n’ont pas obtenu le retrait du texte contesté. Pour autant, on ne peut pas affirmer qu’ils aient perdu la partie. Les manifestants de 2013 ont rendu les Français conscients de ce que le débat porte sur la conception même de la famille, et que c’est donc un véritable choix de civilisation qui est en jeu. Cette prise de conscience a été telle que le gouvernement a jugé bon de ne pas inclure dans son projet de loi sur la famille la PMA et la GPA. Une bonne raison de ne pas baisser les bras. Car il n’est pas douteux que l’attaque reprendra.

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