Une Italie déboussolée.

Jeudi 9 mai 2013 // L’Europe


Cet abruti est une honte pour son Pays.

Les élections générales italiennes des 24 et 25 février derniers n’ont pas seulement confirmé le fossé entre des peuples du nord disciplinés et des peuples du sud en dépendance d’un État-Providence maternant, mais ont rendu manifeste le divorce entre les citoyens et une classe politique décrédibilisée.

Depuis l’opération Mani pulite (« mains propres ») en 1992, l’Italie a vécu au rythme de l’alternance entre une « droite » dominée par Silvio Berlusconi et un « centre gauche » technocratique à l’ambition réformatrice. C’est dans le prolongement de ce mouvement que s’inscrit l’appel, en novembre 2011, à Mario Monti, comparé à juste titre au français Raymond Barre, pour succéder à un Cavaliere démonétisé. En quinze mois, le gouvernement Monti a contribué à redresser l’image de l’Italie et à regagner la confiance des marchés. En revanche, le pays n’est pas sorti de la récession. Son endettement public parmi les plus importants au monde - quelque 2000 milliards d’euros soit 127,3 % du produit intérieur brut (PIB) - et sa productivité, parmi les plus faibles de la zone euro, sont les deux causes majeures à l’origine de la quasi-paralysie de sa croissance.

Alors qu’en 2007, grâce aux privatisations et à une discipline budgétaire rigoureuse, le pays était parvenu à faire baisser sa dette publique et grâce à l’investissement privé à redonner du dynamisme à sa croissance - d’où une baisse du chômage -, la crise a, depuis, anéanti les efforts entrepris. Si bien que l’Italie, tout en n’ayant pas connu de bulles spéculatives comme l’Espagne ni creusé son déficit comme la France, devait faire face, à la fin 2011, à des taux d’emprunt de l’ordre de %, véritable révélateur de sa vulnérabilité financière chronique.

Il importait donc de faire baisser ces taux d’intérêt de manière significative. D’où le renforcement par Monti des mesures prises sous Berlusconi : mise en oeuvre d’un plan de 63 milliards d’euros financé essentiellement par des hausses d’impôts, auquelles devait succéder 26 milliards d’euros d’économies apportées par la contribution foncière des ménages (80 %. des Italiens sont propriétaires). Par ailleurs, dans la continuité de la réforme de 1995, l’âge légal de départ à la retraite des hommes a été porté à 66 ans.

Cette politique de rigueur devait permettre l’éclosion d’une croissance compétitive. De fait, contrairement aux illusions des socialistes français, la dépense publique ne stimule pas la croissance mais la paralyse : les dépenses d’un jour sont les impôts de demain ! De même, encourager la consommation par la dépense publique creuse le déficit extérieur.

C’est bien pourquoi, suite à la politique de compression de la demande intérieure par Mario Monti, l’Italie a pu, grâce à ses exportations, faire état d’un excédent de 10 milliards d’euros alors que la France a subi, toujours pour 2012, un déficit de 67 milliards d’euros.

Dans le même temps, la compétitivité des entreprises avait été encouragée par un assouplissement des règles régissant le marché du travail. Il avait également été envisagé de réduire fortement les indemnites ue chômage en 2017, alors même que le gouvernement mettait sur pied une ambitieuse libéralisation des marchés, tout en encourageant une concurrence plus active.

DU TEMPS AU TEMPS....

Mais, pour réduire significativement l’endettement du pays et bénéficier des fruits des réformes, il aurait fallu cette denrée, toujours rare dans nos démocraties : la durée. Déjà peu probable au regard du système politique italien, elle n’est guère vraisemblable désormais après le calamiteux résultat des dernières élections.

Pays neuf, longtemps constitué de petits États indépendants, l’Italie a réalisé son unité au XIXe siècle, grâce à la maison de Savoie. Le malheur, c’est qu’après sa prise en otage par le régime fasciste de Mussolini, la monarchie, pierre angulaire de l’unité nationale, a été,. abolie à l’issue d’un référendum aux résultats contestables. Depuis, quel que soit le numéro de sa république, l’Italie n’a jamais bénéficié d’institutions stables ni de majorités cohérentes. Face à un État omniprésent mais faible et à des corporatismes vivaces, règne une partitocratie régulièrement éclaboussée de scandales de corruption.

Terre d’émigration, pays vieillissant et gérontocrate, l’Italie est malade de sa classe politique. Confrontés à l’urgence de profondes réformes, rebutés par la recrudescence de scandales politico-financiers dont certains mettent en évidence des détournements de fonds publics à des fins d’enrichissement privé (en Lombardie et dans le Latium, par exemple), lassés des sacrifices qui leur ont été demandés depuis le début de la crise alors que la classe politique, toutes tendances confondues, reste arc-boutée sur ses privilèges, les Italiens ont cédé aux sirènes de la démagogie populiste pIbmpte à exciter les mécontentements et les frustrations.

Désormais, le système politique italien, fondé sur les partis plus que sur les institutions, est en état de décomposition avancée. Avec ce phénomène unique en Europe : l’irruption sur la scène politique de Beppe Grillo, un histrion chassé du petit écran par le président socialiste du conseil, Bettino Craxi, dans les années 1980, mais dont les mots d’ordre contre une classe politique accusée de corruption et de conservatisme, ont trouvé un écho complaisant chez beaucoup, en particulier au sein d’une jeunesse condamnée à la précarité...

UNE CURIEUSE NÉBULEUSE

Formation née en 2009, sans siège ni statuts, composée majoritairement de jeunes plus diplômés que la moyenne des Italiens, le Mouvement 5 étoiles (M5S) est un véritable ovni politique. Déjà vainqueur aux municipales de Parme en 2011 et aux régionales de Sicile en 2012, ce « non-parti » est arrivé premier lors du scrutin de février dans huit régions (Piémont, Sicile, Abruzzes, Marche et Ligurie notamment), dans des fiefs aussi bien de droite que de gauche. Un véritable raz-de-marée et une déconfiture pour tous les partis qui ont tenu le devant de la scène ces cinq dernières années.

Si bien que la 17e législature, qui s’est ouverte le 15 mars, a vu arriver au palais de M Montecitorio (chambres des députés) et au palais Madame (Sénat) un contingent féminisé, rajeuni mais surtout en grande partie inconnu et qui n’a jamais siégé. Quant au nouvel exécutif, il se cherche encore. Si le Parti démocrate (PD) dispose de la majorité à la Chambre, il n’en va pas de même au Sénat où aucune des trois formations arrivées en tête - PD, PDL et M5S - n’est en mesure d’y constituer une majorité, même avec le renfort des élus de Mario Monti.

Hostile à une alliance avec Berlusconi, le secrétaire général du Parti démocrate aimerait nouer un accord avec le M5S qui le refuse malgré toutes ses avances : présidence de la Chambre, en échange d’un soutien au Sénat ; programme en huit points, notamment réduction des coûts de la vie politique, lutte contre la corruption et les conflits d’intérêt, nouvelle loi électorale...

Curieux personnage en tout cas que ce Beppe Grillo dont les banderilles acérées et les discours incohérents mais démagogiques ont fait mouche. À l’évidence, ses anathèmes ne suffiront pas pour satins- faire les impatients qui ont voté pour hti : ceux-là attendent des réponses concrètes et rapides pour combattre la crise économique, réduire le chômage et relancer le crédit bancaire sans lequel les entreprises sont mises à mal.

QUID DE LA MAISON CASALEGGIO ?

Toutefois, derrière les facéties du clown Beppe Grillo, se profile l’ombre peut-être plus inquiétante encore d’un certain Gianroberto Casaleggio, véritable gourou de ce dernier et parfait connaisseur des mécanismes de contrôle de la Toile et des informations qui y circulent.

Président de Casaleggio Associati, société spécialisée dans l’édition, la communication et la stratégie en ligne, celui-ci compte parmi ses clients Beppe Grillo, bien sûr, mais aussi l’éditeur spécialisé dans les investigations (à la Mediapart), notamment sur Berlusconi, la maison Chiarelettere, dont le directeur éditorial, Lorenzo Fazio, est actionnaire et fondateur du quotidien Il Fatto quotidiano.

En outre, si l’on en croit l’article publié en juillet 2010 dans la revue Micromega, par notre confrère Pietro Orsatti, Casaleggio Associati compterait parmi ses actionnaires Enrico Sassoon, ancien éditorialiste d’Il Sole 24 Ore (propriété de la Confindustria, le patronat italien), lequel Sassoon ferait parti du cercle très fermé des membres du Bilderberg et de l’Aspen Institut.

Casaleggio Associati, partenaire de l’Américain Enamics dont les clients s’appellent Coca-Cola, Disney, Microsoft, banques Rockefeller et Barclays, sans oublier Shell, bien que partisan d’une totale transparence et du contrôle des députés par les électeurs, ne s’applique évidemment pas à lui-même ces bons principes puisqu’on ne sait rien de son tour de table, non plus que de ses revenus. De quoi se poser bien des questions, d’autant plus que Gianroberto Casaleggio, un tantinet illuminé, ne se contente pas de prévoir pour 2040 la fin des médias traditionnels et du copyright (pourquoi pas ?), mais prône l’élection par internet d’un président de la république mondiale... après une guerre qui entraînerait la mort de... 6 milliards de personnes en 2050. Bigre ! Avec de tels « prophètes » et de tels « visionnaires », l’Italie n’en a pas fini avec ses malheurs.

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