Un sandiniste à la mairie de New-York.

Dimanche 17 novembre 2013 // Le Monde

Le jeune homme débraillé arrivé au Nicaragua en 1988 sortait du lot. Grand et parfois gauche, il tenait un discours décousu, truffé de références à Franklin Roosevelt, Karl Marx et Bob Marley. A l’âge de 16 ans, Bill de Blasio s’était rendu dans ce petit pays d’Amérique centrale où une guerre opposait forces de gauche et de droite pour y participer à la distribution de nourriture et de médicaments. Mais il en revint avec quelque chose de complètement différent : une prise de conscience de ce que pouvait faire un gouvernement résolument positionné à gauche.

De Blasio, le médiateur de New York, ville dont il ambitionne de devenir le prochain maire, n’évoque que rarement l’époque où il était un jeune idéaliste s’opposant à la guerre, aux systèmes antimissiles et à l’apartheid à la fin des années 1980. Son site de campagne ne fait aucune allusion à son passé. Pourtant, cette jeunesse militante a davantage façonné ses convictions qu’on ne le pense, et elle était bien plus marquée par l’engagement politique que par un travail humanitaire.

De Blasio, qui a étudié la politique latino-américaine à l’université Columbia et parle couramment l’espagnol, admirait le parti sandiniste au pouvoir au Nicaragua et s’est jeté à corps perdu dans le combat contre l’un des aspects les plus controversés de la politique américaine de l’époque. Le gouvernement Reagan dénonçait la tyrannie de sandinistes qu’il qualifiait de communistes, tandis qu’à gauche leurs défenseurs faisaient valoir qu’après des années de dictature ils avaient entrepris de bâtir une société libre, tout en ouvrant l’accès à l’éducation, à la terre et aux soins médicaux.

Aujourd’hui, de Blasio se montre plus volontiers critique sur la répression des dissidents par les sandinistes, mais assure avoir beaucoup appris de son séjour au Nicaragua. "J’étais motivé par le désir de créer un monde plus juste, qui ne laisserait personne sur le bord de la route, explique-t-il. J’étais un militant animé par la volonté d’améliorer la vie des gens."

De Blasio soutenait avec ferveur les révolutionnaires nicaraguayens. A New York, il collectait des fonds pour les sandinistes et était abonné à leur organe de presse, Barricada. En 199o, interrogé lors d’un meeting sur le genre de société qu’il prônait, il a déclaré être favorable au "socialisme démocratique » : Aujourd’hui, de Blasio, membre du Parti démocrate, se décrit comme progressiste. Il s’est présenté aux municipales comme un homme de gauche volontariste, qui s’emploierait à réduire les inégalités dans la ville en augmentant l’aide aux familles pauvres et en demandant aux riches de payer plus d’impôts. Pour avoir été témoin des efforts des sandinistes en ce sens, il est convaincu qu’il est du devoir de ; pouvoirs publics de défendre les pauvres et d’améliorer leur conditions de vie. Le progressisme de Bill de Blasio trouve ses racines dans un dispensaire délabré de Masaya, une petite ville située au pied de volcans nicaraguayens. Le jeune homme barbu et dégingandé avait débarqué à Masaya dans le cadre d’une visite de dix jours au Nicaragua en 1988, point d’orgue d’une année passée à travailler dans une organisation pour la justice sociale, le Quixote Center, dans l’Etat du Maryland.

A l’époque, coups de feu et chansons engagées résonnaient dans l’air nicàraguayen alors que les sandinistes étaient en guerre contre les Contras, un mouvement contre-révolutionnaire soutenu par les Etats-Unis. Les dirigeants américains craignaient que les sandinistes, armés par l’Union soviétique et ravitaillés par Cuba, ne fassent des émules et ne répandent le socialisme en Amérique latine. Mais la décision de Washington d’intervenir était impopulaire, surtout après la révélation du financement secret des Coltras par le gouvernement Reagan, malgré le vote par le Congrès de l’arrêt de tou4aide aux combattants.

Aux quatre coins des Etats-Unis, les militants, établissant un parallèle avec le Vietnam, se mobilisèrent contre l’ingérence de leur pays dans les affaires nicaraguayennes. Des dizaines de milliers d’Américains - médecins, bénévoles religieux, pacifistes - affluèrent au Nicaragua dans l’espoir de venir compenser les effets de l’embargo économique imposé par Washington. Ce qui attirait nombre d’entre eux, c’était l’idéal de créer une nouvelle société plus égalitaire. Mais pour leurs détracteurs ils n’étaient qu’une bande de naïfs plus désireux de saper l’action du gouvernement Reagan que d’aider les pauvres.

Au dispensaire de Masaya, de Blasio a eu une révélation. Elle lui est venue sous la forme d’une carte épinglée au mur, montrant le lieu de résidence exact de chaque famille habitant en ville. Les médecins l’utilisaient comme support pour une campagne de porte à porte visant à sensibiliser la population à la vaccination et aux mesures d’hygiène. De Blasio voyait dans cette idée simple le symbole de ce qu’un gouvernement fort, profondément conscient des besoins de la population, pourrait réaliser. "J’en ai retiré un enseignement sur ce que doit être un gouvernement pragmatique, volontariste et en phase avec le peuple", explique-t-il.

Double vie. De retour aux Etats-Unis, de Blasio a continué de soutenir les sandinistes. Il s’intéressait toujours à l’Amérique latine – il a même passé sa lune de miel à Cuba, violant l’interdiction faite aux citoyens américains de s’y rendre. Aujourd’hui encore, il parle avec admiration de l’action des sandinistes, mettant en avant les progrès réalisés dans les domaines de l’éducation et de la santé. "Ils avaient l’idéalisme et l’énergie de la jeunesse, conjugués à des capacités humaines et à un sens pratique, qui avaient vraiment de quoi susciter l’enthousiasme"’ commente-t-il. Mais il assure également ne pas être aveugle à leurs imperfections. Les chefs révolutionnaires n’étaient "en aucune manière des défenseurs de la liberté", reconnaît-il, citant leurs tentatives pour museler l’opposition.

Au début des années 1990, de Blasio commença à mener une double vie - conseiller municipal le jour, militant la nuit. il faisait désormais partie de l’establishment qu’il avait tant critiqué entant que collaborateur du maire démocrate de l’époque, David Dinkins. Son activité nocturne consistait à recueillir des fonds pour le réseau de solidarité avec le Nicaragua et à favoriser l’établissement d’un partenariat entre syndicats new-yorkais et nicaraguayens.

Il éprouvait un désarroi grandissant devant la "frilosité" du Parti démocrate, en plein
recentrage au début des années Clinton [président de 1992 à 2000]. Il estimait, lui, que les pouvoirs publics devaient faire davantage pour aider les travailleurs à faibles revenus. Mais, avec le temps, il a commencé à se concentrer davantage sur son travail municipal et n’est plus venu aux réunions sur le Nicaragua. Son désengagement a laissé ses anciens compagnons de route perplexes. Lors d’un meeting début 1992, son absence n’est pas passée inaperçue. Un participant a griffonné ce mot à côté de son nom : "Sûrement en train de briguer un mandat électif".

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