Un nouveau directoire mondial ?

Jeudi 2 mai 2013 // Le Monde

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Le sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) à Durban repose la question d’une nouvelle organisation du monde.

Chavez mort et un pape argentin, la voie est libre pour l’hégémonie du Brésil sur le continent sud-américain. La vision de l’ancien président Lula trouve enfin sa réalisation. Car c’était bien lui qui était à l’origine d’IBAS, le premier regroupement des dirigeants du Sud avant le sommet de l’OMC à Cancun en 2003 : Inde, Brésil, Afrique du Sud. Le sommet de l’environnement (Charte de Rio) à Copenhague le pousse à faire jeu à quatre, appuyé sur la Chine, ce qui devient BASIC. Comment la Russie est-elle entrée ensuite dans ce qui devient BRIC ? C’est obscur mais toujours à Brasilia en 2010, la rencontre consécutive d’IBAS et de BRIC fait entrer d’office l’Afrique du Sud dans BRIC qui devient BRICS. L’Afrique du Sud n’a certes pas la taille économique ni la population des quatre autres, mais elle possède le rayonnement sur la moitié sud du continent africain. Le critère, comme pour le Brésil, est celui de l’hegemon, la capacité à développer sa propre influence politique et culturelle autant et plus qu’économique et financière.

L’ensemble ainsi formé est trop hétéroclite pour bâtir un monde alternatif en dépit des intentions affichées : remplacer ou doubler les institutions de Bretton Woods, Banque Mondiale et FMI ne s’improvise pas, et traduit surtout l’échec à s’imposer au sein de leurs instances de direction traditionnellement américaine et européenne. Idem au Conseil de Sécurité dont la réforme est éternellement reportée. Ils font leur chemin néanmoins au niveau des vice-présidences, ce qui ralentit d’autant leurs velléités de sortie. Unis contre la domination américano-européenne, ils n’en sont pas moins concurrents par ailleurs : Inde et Chine ne se sont pas rapprochées par leur commune appartenance à ces entités.

Le Brésil de Lula - toujours lui - avait pris en 2010 une initiative hardie, peut-être précipitée mais tactiquement jouable, en tentant avec la Turquie une médiation dans l’affaire du nucléaire iranien, là où on ne l’attendait pas. La France avait salué. Chavez s’était invité et avait fait capoter le tout. Mais la percée était significative. La Turquie possède d’ailleurs tous les critères requis pour rejoindre les BRICS, sauf qu’elle est candidate à l’adhésion à l’Union européenne et membre de l’Otan. Elle a donc dû être jugée trop pro-américaine, mais sa participation s’inscrit dans la logique des choses.

L’ambition brésilienne pourrait être remise en cause si les adversaires de Lula et de Dilma Roussef l’emportaient et revenaient à une ligne pro-américaine. L’Afrique du Sud ne dispose pas des leviers suffisants pour parler haut et fort, même si elle a conquis le secrétariat général de l’Union africaine. L’Inde, depuis la fin de l’ère Nehru, reste accrochée à son non-alignement et à sa vieille relation avec la Russie (qui lui fournit encore la moitié de ses armements). Elle ne semble occupée que d’elle-même et de ses frontières. Elle n’a pas de vision stratégique d’ensemble ni de réelle politique extérieure. Que reste-t-il ? Poutine - qui n’est que Poutine et pas la Russie en soi - et la Chine - qui est et sera toujours la Chine quel que soit l’empereur rouge de la décennie. Le nouveau ne change rien à l’affaire.

Les BRICS ou n’importe quelle association transversale multipolaire ne sont pas une force, ni une addition de forces. Ils sont une rencontre, ce qui est déjà beaucoup, mais trop peu. Ils sont, si l’on risquait le mot, une soustraction : ce qui échappe à une mondialisation connue par le vocable habituel de communauté internationale qu’elle met en question. Finalement ne comptent que les regroupements à caractère géographique, les espaces où s’exerce de proche en proche l’hegemon : du Brésil sur l’UNASUR en Amérique latine, de l’Afrique du Sud sur I’Union africaine, de la Russie et de la Chine sur I’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai, sur l’Asie centrale), l’Inde restant un monde en soi, la Turquie un projet d’hegemon en voie de (re)constitution, l’Egypte qui vient de poser aussi sa candidature aux BRICS, et à terme si les choses s’arrangeaient, c’est-à-dire sous un autre régime, l’Iran qui aurait, comme par le passé, vocation à un hegemon régional. Rien que des anciens empires historiques.

Alors l’Europe retrouverait-elle aussi sa vocation continentale, en voyant tous les autres réussir ce qu’elle avait été la première à tenter : un dépassement des empires.

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