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Un jeune Rom lynché : « Dans ce quartier, le dialogue, c’est le sang ».

Par Carine Fouteau.

Samedi 28 juin 2014 // La France

« Ici, c’est la violence aveugle, tout le monde est en colère », dit un habitant du quartier des Poètes, à Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), où un jeune Rom a été retrouvé inconscient, dans un caddie, après avoir été enlevé, séquestré et battu.

Mais Dans le quartier des Poètes à Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, l’insoutenable agression d’un jeune Rom, retrouvé inconscient, vendredi 13 juin, dans un caddie sur un parking, après avoir été enlevé, séquestré et battu, ne provoque pas la consternation générale. Mardi 17 juin, il demeurait dans le coma, entre la vie et la mort.

Le corps du jeune Rom a été retrouvé à quelques mètres de là, en bordure de la cité des Poètes à Pierrefitte.
Le corps du jeune Rom a été retrouvé à quelques mètres de là, en bordure de la cité des Poètes à Pierrefitte.

Séquestration, lynchage, coma, pronostic vital engagé : l’état de santé et ce qu’a enduré le jeune homme ne produisent pas systématiquement de condamnations. Ou alors entremêlées d’excuses envers les auteurs des violences. Entre les tours en rénovation et les immeubles en construction, le corps a été abandonné près de la nationale 1 qui sépare, à cet endroit, une zone pavillonnaire – où se trouvait le squat dans lequel la victime et sa famille vivaient depuis quelques semaines – d’une cité paupérisée aux noms de rue chantant où résident plus de 3 000 personnes.

Lors de la kermesse organisée samedi matin par le groupe scolaire, entouré de grues, de terrains vagues et de préfabriqués, les langues ont commencé à se délier. Mais l’information n’est devenue publique que lundi soir, lorsque les télévisions et les radios ont diffusé les premières déclarations policières : l’adolescent est âgé de 16 ans ; emmené à l’hôpital, il risque de mourir. Des habitants seraient en cause.

« Un groupe de plusieurs personnes est venu le chercher dans le campement et l’a emmené de force », a indiqué une source policière à l’AFP. L’adolescent aurait alors été conduit dans une cave, où ses agresseurs l’auraient violemment frappé.

« Une douzaine de personnes » auraient participé à ce lynchage. La suite, dans la dépêche d’agence, vient assez vite, s’apparentant à un début d’explication, voire de justification : l’adolescent serait « soupçonné de cambriolage ».

Selon le ministère de l’intérieur, qui a condamné ce passage à tabac « avec la plus grande fermeté », vendredi, vers 17h30, des hommes armés auraient fait irruption sur le terrain illégalement occupé. Après avoir enlevé le jeune homme, en représailles à un supposé vol dans un appartement de la cité, ils auraient, à 20 heures, contacté sa mère pour demander une rançon. Celle-ci aurait appelé les policiers vers 22h30. L’adolescent aurait été découvert une heure plus tard, « inconscient et souffrant de multiples fractures », et conduit à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis, avant d’être transféré à Lariboisière à Paris.

Dans un communiqué, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, assure que « la police judiciaire est totalement mobilisée pour rapidement faire toute la lumière sur cette affaire ». En milieu de journée, mardi, la victime était toujours dans le coma, « dans un état stationnaire ». François Hollande a exprimé son « indignation », déplorant des actes « innommables et injustifiables ».

Lors d’une conférence de presse, Sylvie Moisson, procureure de Bobigny, a confirmé qu’une enquête avait été ouverte pour « tentative d’homicide volontaire en bande organisée ». Elle a dénoncé un comportement « barbare ». « Le mobile du lynchage est la vengeance privée », a-t-elle souligné, martelant que « la vengeance privée est la négation de la civilisation ». Un cambriolage a, d’après elle, effectivement eu lieu dans la cité vendredi. « Le butin se réduit à quelques bijoux », a-t-elle précisé, car l’auteur aurait été mis en fuite par un « très jeune témoin ». Ce dernier a fait une description pouvant correspondre au jeune Rom qui a aussitôt été pourchassé. Beaucoup de conditionnels et de suppositions, donc. Le jeune homme a été « désigné par la rumeur », a regretté la procureure, rappelant que les auteurs du lynchage encourent la réclusion criminelle à perpétuité.

Le terrain sur lequel la famille de la victime s'était installée depuis quelques semaines.
Le terrain sur lequel la famille de la victime s’était installée depuis quelques semaines.

Plus tôt dans la matinée, la maison squattée était fermée à double tour. Ses occupants, entre cent et deux cents personnes, principalement des Roumains arrivés progressivement au cours des derniers mois, sont partis, apeurés, après le drame. Sur l’emplacement d’à côté, un carrossier, en bleu de travail, est en train de faire tourner des moteurs. Il se présente comme celui qui a découvert le corps recouvert d’hématomes. Mais il redoute d’en dire plus, effrayé par les mesures de rétorsion que pourraient lui valoir son témoignage.

Le carrossier installé à côté de l'ex-campement.
Le carrossier installé à côté de l’ex-campement.

Ciel bas, grisaille, le secteur semble aux mains des ouvriers de chantier. Depuis un échafaudage, l’un d’entre eux accepte de répondre aux questions. C’est vite fait. Il n’a rien vu. « On arrête à 17 heures, le corps a été retrouvé après », dit-il en remettant son casque sur ses oreilles.

Une dame tient son chien en laisse. Elle a vu un attroupement vendredi soir. Mais elle ne fait que ressasser ce qu’elle a entendu sur les ondes : « D’après les médias, le Rom aurait commis des vols. Moi je n’en sais rien, je ne peux pas dire. Mais c’est vrai qu’ils sont sales, ils fouillent dans les poubelles et ils sentent mauvais. Allez voir par vous-mêmes, ils font leurs besoins derrière les talus. » « Les gens commençaient à s’en plaindre. Ils se sont fait justice eux-mêmes », assène-t-elle, pas plus impressionnée que ça. « En général, les habitants se battent entre eux. Il y a sans arrêt des bagarres entre bandes rivales. C’est chaud. Il n’y a pas longtemps, ils se sont même tirés dessus. » « Les policiers ne viennent plus par ici, pourtant il y en aurait des choses à faire, entre les trafics de drogue et les règlements de comptes pour vol de voiture. »

Retraitée, elle est née à Pierrefitte. Elle raconte l’évolution du quartier. Blanche, elle, parle d’une cité « cosmopolite ». « Il y a de tout ici, toutes les nationalités sont représentées. » « C’est malheureux cette histoire, mais je comprends les jeunes quand même, ils sont en colère. Moi, les Roms, ils ont voulu me voler mon chien », indique-t-elle, confortée par les propos du maire PS de la ville, Michel Fourcade, qui a répété aux médias que la victime avait été interpellée à plusieurs reprises début juin. Plusieurs voitures du quartier ont eu leurs vitres cassées et des cambriolages ont été signalés, a-t-il insisté, faisant implicitement le lien entre ces faits et le lynchage.

« Le jeune homme était certes connu des services de police, mais on ignore pour quelle raison », nuance le ministère de l’intérieur qui affirme ne pas avoir connaissance de plaintes visant spécifiquement les familles du squat concerné.

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