Un dénigrement à côté de la plaque.

Par Howard Davier

Mardi 12 mars 2013 // La France

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Maurice Taylor, directeur général du fabricant de pneus Titan, s’était signalé pour la première fois à l’opinion publique américaine en 1996, quand il avait vainement tenté de se présenter à la présidentielle. Il avait dépensé beaucoup de ses propres deniers pour décrocher 1% des voix aux primaires républicaines, et avait publié un manifeste intitulé Tuer tous les avocats et autres méthodes pour mieux gérer l’État. Il défend clairement des idées dignes du Café du commerce, avec un sens de l’humour du même niveau.

Quand il s’est lancé dans une tirade sur les salariés, les syndicats, le gouvernement et à peu près tous les habitants de l’Hexagone, il semble que ledit sens de l’humour ait quelque peu échappé aux Français, ce qui est peut-être à leur honneur. Titan va aller racheter une société de pneus chinoise ou indienne, paiera moins dei euro de l’heure, et livrera tous les pneus dont la France aura Morin. Vous pouvez garder vos prétendus travailleurs, a-t-il écrit dans une lettre dont une copie a été publiée la semaine dernière dans Les Echos.
 Exaspéré par Paris, il n’a pas mâché ses mots, et il est peu probable qu’il obtienne un jour la Légion d’honneur dans la République du socialiste Hollande. Ces temps-ci, les Français n’apprécient guère qu’on les critique. Ils pensent que personne ne les aime. Ils ont tendance à s’imaginer victimes d’une conjuration anglo-saxonne impliquant les agences de notation (pourquoi ont-elles baissé la note de la France et pas celle du Royaume-Uni, du moins jusqu’au 22 février dernier [quand l’agence de notation Moody’s a retiré son triple A au Royaume-Uni] ?), la presse britannique (The Economist en tête [dans son édition du 17 novembre dernier, le magazine qualifiait la France de « bombe au cœur de l’Europe", la présentant comme le plus grand danger pour la monnaie unique européenne]), le Premier ministre David Cameron, qui s’est vanté de vouloir`dérouler le tapis rouge pour les chefs d’entreprise français en exil, ainsi que, depuis peu, des multinationales comme Titan et Arcelor Mittal.

C’est peut-être un peu tiré parles cheveux de considérer Lakshmi Mittal, magnat indien de l’acier, comme un agent des Anglo-Saxons, mais il faut ce qu’il faut. Même leurs alliés d’outre-Rhin, autrefois si fiables, se sont joints à la curée. C’est vraiment injuste. Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif- titre grandiloquent qui atout d’une provocation en ces temps de récession -, est la cible de ces attaques et de la lettre de Taylor. L’idée, encouragée par Montebourg, selon laquelle le gouvernement serait la proie d’une attaque coordonnée de la part de ces forces disparates est absurde, mais ce n’est pas parce que les Français sont paranoïaques qu’il n’y a pas de gens qui leur veulent du mal. A en croire le discours à la mode, la France serait en train de devenir l’homme malade de l’Europe, avec une économie qui stagne, un chômage qui ne veut pas baisser, un déficit commercial impossible à résorber et un déficit budgétaire qui va sans doute dépasser l’objectif des 3 % du PIB que le gouvernement est tenu de respecter, conformément au traité de Maastricht [en fin de semaine dernière, la Commission européenne estimait à3,7 % le déficit budgétaire français en 2oi3]. Ce qui lui vaut d’être critiquée au sein de PUE. Ces remontrances ne viennent pas que de Londres ou de Washington : les économistes français sont eux aussi nombreux à s’inquiéter.

Par conséquent, et sans tenir compte du style excentrique de Taylor - Vous pensez que nous sommes stupides à ce point ? -, sa lettre à Montebourg a trouvé un terreau fertile. L’ennui, c’est qu’il s’est trompé de cible, et qu’il a attaqué les Français sur ce qui est leur plus grande force. Avec des ennemis comme lui, les Français n’ont pas besoin d’amis. Ses attaques contre ces bons à rien d’ouvriers montrent surtout que, pour un marchand de pneus, il est plutôt gonflé.

Car ce qu’il faut savoir, c’est qu’en termes de productivité les salariés français se débrouillent bien. Ils travaillent effectivement moins que leurs homologues dans les pays de même importance : ils font, en moyenne, 16 % d’heures de moins que dans l’ensemble de l’OCDE et 25% de moins que dans les nations asiatiques industrialisées.

Mais leur rendement à l’heure soutient largement la comparaison. D’après une étude réalisée par UBS en 2009, la production annuelle française était de 36 500 dollars par tête [27 900 euros], contre 44 15o dollars [33 750 euros] aux Etats-Unis. Mais, en moyenne, les Français travaillent t. 453 heures par an, alors que les Américains, eux, restent à leur poste pendant 1 792 heures. Donc, sur une base horaire, les Français produisent 25 dollars [19,12 euros] et les Américains 24,6o dollars [18,8 euros]. La différence n’est peut-être pas énorme, mais elle ne permet assurément pas de prétendre que les salariés français, quand ils sont Sur leur lieu de travail, vivent dans une sorte de pause-café perpétuelle ou qu’ils sifflent des ballons de rouge* derrière les hangars à vélo.

Le principal problème de la France n’est pas la productivité de ceux qui travaillent, mais un droit du travail qui pénalise le recrutement, ce qui se traduit par un taux de chômage plus élevé. Ceux qui ont un emploi ne risquent pratiquement plus de le perdre, ce qui accroît encore le coût de la main-d’oeuvre. Ce dernier a augmenté plus rapidement en France qu’en Allemagne, au détriment de la compétitivité. Le chômage contribue au problème budgétaire en pesant un peu plus sur les charges sociales, et rend plus ardue toute tentative de dégraissage du secteur public.

M. Taylor s’est donc trompé de cible dans sa diatribe sans discernement. Guy Mollet, homme politique socialiste qui fut ministre dans les années 1950, a dit un jour que la France avait la droite la plus bête du monde. Un point de vue que la récente pantalonnade de François Fillon et Jean-François Copé, qui tous deux cherchent à succéder à Nicolas Sarkozy aux commandes de l’UMP, n’a rien fait pour contredire. Mais M. Taylor vient de prouver que la droite française n’a pas le monopole des arguments qui ne tiennent pas debout.

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