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Ukraine : à Lviv, une révolution assoiffée d’Europe.

Par Antoine Perraud.

Dimanche 23 février 2014 // Le Monde

Lviv s’avère la base arrière de la révolution ukrainienne en cours. La ville est à la fois le berceau d’un nationalisme teinté d’autoritarisme et le siège d’un désir d’Europe, fondé sur des valeurs démocratiques. Tout est question de proportions, souvent faussées par la propagande. Reportage en ce kaléidoscope bouillonnant…

C’est la plus méconnue des plus belles villes d’Europe. Son nom latin, Leopolis, honorait Léon, fils du prince (kniaz) qui fonda la cité au XIIIe siècle. Il y eut ensuite, pour désigner la localité, des variations onomastiques à l’échelle européenne sur le thème du lion (leo) : Léopol (en français), Lemberg (en allemand), Lwów (en polonais), Lvov (en russe) et Lviv pour les Ukrainiens, indépendants depuis 1991. Voilà leur cœur battant de lions intraitables ; le foyer d’un nationalisme souvent mis à rude épreuve et parfois revanchard. Voici Lviv l’occidentale, au charme galicien entêtant, dont les moindres façades, balcons, porches, cours mystérieuses ou escaliers mélancoliques invitent à l’exploration, par-delà les palais, les églises et l’opéra…

Le visiteur, en cet hiver ukrainien convulsé comme un printemps des peuples, débouche sur de surprenants détails architecturaux : des tentes, des semblants de barricades, des braséros, des drapeaux, des banderoles, des bougies, des photographies de martyrs victimes de la répression du régime à Kiev. L’artère centrale de Lviv, l’avenue de la Liberté, s’ébroue nonchalamment et bouillonne sagement, à l’ombre du monument dédié – en 1992 – à une vieille mais vivace gloire du cru : l’écrivain Taras Chevtchenko (1814-1861).

Jouxtant un podium désert, un écran géant rend compte de ce qui se joue dans la capitale, place Maïdan, épicentre du mouvement. Les Lviviens ne se ruent pas en masse sur leur agora, qui fait office d’arrière. Les activistes sont sur place, 470 km à l’est, et fournissent le gros de l’émeute au parfum occidental. Quant aux citoyens ordinaires, ils naviguent sur la Toile pour s’informer plutôt que de battre le pavé ou de regarder la télévision…

« Lviv a donné le signal de l’émeute le 21 novembre dernier, après que le président Ianoukovitch eut renoncé à l’accord d’association avec L’Union européenne. C’est ensuite que Kiev a pris le relais », rappellent, pas peu fiers, les habitants d’une ville indocile depuis 1918 ; depuis qu’elle dut quitter le joug assez léger de l’Empire des Habsbourg en liquidation géopolitique, pour subir la domination polonaise entre les deux guerres, puis la férule soviétique – avec un intermède nazi de l’été 1941 au printemps 1944.

Ce sombre épisode entache le présent ukrainien. La révolution se veut lumineuse, tournée vers les valeurs de l’Europe, dont le drapeau flotte à qui mieux mieux, symbole d’ouverture, de tolérance, de modernité démocratique. De-ci de-là pourtant, s’offrent à la vue des signes de vaillance suspects, des symboles troubles, enfouis dans un passé revisité sans droit d’inventaire, un passé qui mène à une figure controversée du nationalisme ukrainien, Stepan Bandera (1909-1959), extrémiste ayant choisi Hitler contre Staline.

Écharpe avec l'effigie de Stepan Bandera
Écharpe avec l’effigie de Stepan Bandera

Stepan Bandera, liquidé à Munich par le KGB durant la guerre froide. Stepan Bandera, considéré comme un héros national par les habitants de Lviv, qui lui ont érigé, voilà un lustre, au moyen d’une souscription publique, un monument controversé, perpétuant le style totalitaire au sein d’une ville prise d’étranges régurgitations mémorielles…

Le visiteur français tombe sur un drapeau rouge et noir. Il pense à Léo Ferré (« Le rouge pour naître à Barcelone/ Le noir pour mourir à Paris ») et croit s’adresser à un anarchiste tendance Nestor Makhno (1889-1934). Mais il se fait doucher : « Le noir, c’est la terre, le rouge, c’est le sang », précise, pipe au bec, chapka sur le crâne, un saxophoniste de retour de Kiev, où il joua sur la place Maïdan. Le jeune homme se dit nationaliste. Est-ce conciliable avec l’Europe ? « Comment pouvez-vous aimer l’Europe si vous n’aimez pas votre patrie ? », réplique-t-il en souriant avec douceur par -10°.

Mais enfin, ces emblèmes un rien fascisants et plutôt régressifs, ce retour d’un refoulé congelé depuis Staline, ce mouvement entrepris en direction de l’Europe par une Ukraine cependant lestée de souvenirs encombrants et de références scélérates – tant de Juifs et de Polonais massacrés sous l’égide nazie ? Notre saxophoniste saisit le visiteur et le fait pivoter de façon qu’il tourne maintenant le dos à la bigarure nationaliste, pour découvrir un engin saugrenu, un véhicule quadricycle aux allures de galère vélocipédique : « Regardez donc en face de vous, voici une autre perspective sur notre révolution : cette machine, aux pédales multiples et à l’empreinte carbone impeccable, devrait vous permettre d’expliquer à vos lecteurs à quel point la sédition ukrainienne puise ses racines dans l’enthousiasme écologique le plus pur ! »

À l’autre extrémité de l’avenue de la Liberté, face à l’esplanade vouée au nationalisme chamarré, l’opéra de Lviv accueille, ce soir-là, en concert, un barde russe, juif de surcroît : Alexander Rosenbaum. Comme jadis à “La Samaritaine”, on trouve tout à l’air libre ukrainien…

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