Ukraine : Le prix de l’indépendance.

Dimanche 23 mars 2014 // Le Monde


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Il y a près d’un siècle, Kiev se battait déjà pour choisir sa propre voie. Une lutte aussi sanglante que vaine.

Entre février et novembre 1917, un premier Etat ukrainien fait son apparition dans le sillage de l’effondrement de l’empire des tsars. Centré sur Kiev et les deux rives du Dniepr, il peine à se faire reconnaître et à s’organiser. D’autant plus que, dès la prise de pouvoir par les bolcheviques en Russie, ceux-ci ne cachent pas leur hostilité à toute forme d’indépendance ukrainienne. Et les premiers combats ne tardent pas à éclater.

Il est courant ces derniers temps de prétendre que la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine de 1917 à 1921 n’a impliqué qu’un petit nombre de participants. Les tenants de cette théorie s’efforcent de diminuer le rôle et l’importance de ces événements. Il est incontestable que, pour commettre un putsch ou proclamer l’avènement d’un nouvel Etat, il suffit de disposer de quelques milliers de partisans bien armés et organisés, et de prendre le contrôle de la capitale.

Cependant, dans le conflit qui, à partir de novembre 1917, oppose les bolcheviques, commandés de Moscou et Saint-Pétersbourg, aux nationalistes ukrainiens indépendantistes, les belligérants alignent bientôt des dizaines de milliers de combattants. Dans la nuit du 21 au 22 décembre 1917, des troupes bolcheviques venues de Russie sont déployées à Kharkiv, où elles sont rejointes par des gardes rouges locaux, essentiellement des ouvriers évacués en 1914-1915 des usines de Riga [menacée par l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale]. Très vite, ces forces, placées sous le commandement du communiste Vladimir Antonov et du socialiste révolutionnaire Mikhail Mouraviev, passent à l’attaque et désarment les garnisons qui, dans l’est du pays, sont fidèles au nouveau pouvoir indépendantiste.

A Kiev, la Rada centrale [le Parlement qui gouverne alors le pays] est dépassée. Elle n’est pas prête à une agression armée venue de l’est et n’a les moyens ni de rassembler une armée efficace ni de mobiliser les forces vives de la nation. De surcroît, en janvier 1918, les rouges déclenchent des insurrections sur les arrières des forces indépendantistes, jusqu’à Kiev, aggravant encore le désordre qui règne dans le pays. On signale de violents combats dans la capitale, mais aussi à Odessa. Partout les communistes reçoivent le renfort d’unités dépêchées de Russie par les soviets, ainsi que de régiments mutinés de retour du front de Roumanie [pendant ces événements, la Première Guerre mondiale continue dans le reste de l’Europe, mais les forces russes se débandent et regagnent l’empire défunt par leurs propres moyens, se joignant souvent aux révolutionnaires]. La cause nationale se trouve alors confrontée à un nouvel ennemi, les anarchistes, qui, dans le centre-est du pays, s’emparent de plusieurs villes avant de s’allier aux communistes.

Dans la capitale, cette phase de combats insurrectionnels dure une dizaine de jours. Ils tournent à l’avantage des nationalistes, mais ne prennent fin qu’au début du mois de février. Le répit est de courte durée. Quatre jours plus tard, l’armée d’Antonov et Mouraviev arrive aux portes de Kiev. La bataille reprend de plus belle, et se termine par la victoire des bolcheviques. La Terreur rouge s’abat sur la ville. Il faut d’ailleurs préciser que bon nombre de ses victimes sont en fait des gens qui ont préféré rester neutres lors des affrontements entre indépendantistes et bolcheviques. Est également exécuté quiconque est trouvé en possession de documents rédigés en ukrainien.

Chassées de Kiev, les forces de la Rada centrale réussissent à nettoyer le centre-ouest du pays des bandes de déserteurs issues de l’ancienne armée du tsar. Elles prennent Berditchev et Jytomyr pendant que des groupes de rebelles ukrainiens entament une lutte armée dans la région de Kiev contre les unités rouges. Les drames et les horreurs s’enchaînent. Les bolcheviques font brûler vifs des volontaires ukrainiens prisonniers à Belaïa Tserkov. A Poltava, ils massacrent des familles entières accusées d’avoir soutenu la Rada centrale. La situation bascule de nouveau le 2 mars 1918. A la veille de la signature du traité de Brest-Litovsk, par lequel la Russie bolchevique se retire effectivement de la guerre, les Allemands et les Austro-Hongrois pénètrent en Ukraine. Les indépendantistes se rallient à eux et, avec leur appui, reprennent Kiev. Une alliance de circonstance qui ne dure pas. Rapidement, l’occupant austro-allemand trouve gênant ce gouvernement ukrainien qui entend gérer ses affaires par lui-même, et le réduit au silence.

Ainsi, la guerre d’indépendance entre Ukrainiens et bolcheviques se transforme-t-elle en quelques semaines en un conflit d’une rare brutalité, qui cause la mort de plusieurs milliers d’habitants de Kiev et de défenseurs de la capitale. Et ces événements tragiques ne sont qu’un début. La lutte armée que mène la République nationale ukrainienne pour sa survie se poursuit jusqu’en 1921, et les opérations de guérilla bien au-delà, jusqu’en 1924. Ses héros et ses victimes se comptent par dizaines de milliers. Tel est le prix du sang, bien réel, payé pour l’indépendance de l’Ukraine.

 

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