Touche pas à ma famille.

L’effrayant business des bébés.

Mercredi 5 novembre 2014 // Le Monde

Trafic

Dans les pays qui la pratiquent, la gestation pour autrui (GPA) donne lieu à d’innombrables abus, conséquences inéluctables d’une logique consumériste qui a donné naissance à un marché profitable.

Comme un produit électroménager dont on ne serait pas satisfait, peut-on retourner un bébé qui ne répond pas à vos attentes ? C’est ainsi en tout cas qu’a procédé, cet été, un couple d’Australiens qui avait fait appel à une mère porteuse thaïlandaise, pour 11000 dollars. La jeune femme avait donné naissance à des jumeaux : une fille, en parfaite santé, et un garçon, Gammy, atteint d’une malformation cardiaque et trisomique. Comme sur un étal où l’on prend une tomate rutilante et l’on délaisse sa voisine cabossée, les parents sont repartis avec l’enfant en bonne santé et ont laissé le petit malade à la mère porteuse non sans avoir tenté de la convaincre d’avorter, ce que la jeune femme de 21 ans a refusé, pour des raisons religieuses. Les médias australiens ont ensuite révélé que l’un des deux parents avait fait l’objet de condamnations pour des faits de pédophilie.

Un scandale qui n’est malheureusement pas isolé. En 2012, une Américaine de 29 ans, Crystal Kelley, avait accepté de porter un embryon dont on a découvert, à cinq mois de grossesse, qu’il présentait de graves malformations. Le couple a alors tenté de convaincre Crystal d’avorter, mais celle-ci a préféré fuir le Connecticut pour le Michigan, qui ne reconnaît pas les contrats de GPA... Obsédé par l’idée de transmettre son patrimoine génétique, le fils d’un milliardaire japonais a pour sa part lancé des GPA en série, en Thaïlande et en Inde : Neuf bébés ainsi fabriqués ont été retrouvés cet été dans un appartement de Bangkok. Mitsutoki Shigeta aurait ainsi conçu au moins seize héritiers...

Face aux possibilités de gains, l’intérêt de l’enfant pèse de peu de poids.

Les pays où la GPA reste interdite ne sont évidemment pas à l’abri. En France, en 2013, une femme a été arrêtée pour avoir contracté illégalement deux contrats de GPA au profit de couples homosexuels ; illégalité qui s’est doublée d’une escroquerie : promis à un premier couple, l’enfant a été en réalité revendu à un autre...

Autant de scandales qui battent en brèche deux arguments des défenseurs de la GPA : celle-ci se ferait dans le plus strict respect des droits de l’enfant ; ce ne serait pas une histoire d’argent, mais un exemple de solidarité humaine. Tout démontre au contraire que la GPA est aujourd’hui une affaire très rentable, où l’intérêt de l’enfant pèse de peu de poids face aux profits possibles.

Aux États-Unis, il y aurait 1700 naissances par an issues de GPA, dont la moitié au profit de couples venus de pays où cette pratique est interdite ou bien ne peut pas faire l’objet de transactions financières, ce qui rend plus difficile de trouver une mère porteuse ; c’est le cas en Australie, où la GPA est légale depuis 2010, mais où 400 à 500 couples vont chaque année y recourir en Thaïlande, en Inde ou aux États-Unis. Une GPA peut coûter jusqu’à 100 000 euros en Californie. En Ukraine, il n’en coûtera que 30000, en Grèce, 20000 à 30000. En Inde, où se multiplient les cliniques spécialisées, les « baby farms », on peut s’en sortir pour 17000 euros.

Pour justifier le surcoût, les agences américaines qui organisent la GPA mettent en avant une plus grande sécurité, tant médicale que juridique. Le choix des gestatrices est aussi un élément important. De manière assez hypocrite, ces agences insistent souvent sur le fait que leurs candidates étant issues d’un bon milieu social, l’appât du gain ne serait pas leur motivation principale - pourtant, elles ne sont pas moins payées, au contraire : environ 25000 dollars, contre 15000 en Ukraine et seulement 3000 en Inde. L’une de ces agences, Planet Hospital, propose à ses clients la possibilité de recourir à deux gestatrices à la fois, pour multiplier les chances de réussite, quitte à supprimer ensuite l’un des deux enfants par avortement ou réduction embryonnaire cette issue n’est toutefois plus aujourd’hui proposée, par crainte de procès. À Extraordinary Conceptions, on offre d’implanter quatre embryons dans l’utérus de la gestatrice, quitte à en retirer deux ensuite ; les parents pourront ainsi choisir le sexe de l’enfant.

Signe que les enjeux financiers sont d’importance, des agences américaines viennent démarcher leurs clients jusqu’en France. Deux d’entre elles, Extraordinary Conceptions et Cirde Surrogacy, font l’objet de plaintes pour « délit d’entremise » visant à procéder à une transaction interdite en France. 

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