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Tombouctou, le mythe et la destruction.

10 JUILLET 2012 | PAR JOSEPH CONFAVREUX

Mercredi 18 juillet 2012 // Le Monde

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Les islamistes d’Ansar Eddine, au pouvoir de fait à Tombouctou, ont commencé ce mardi à détruire les deux mausolées de la grande mosquée de Djingareyber, la plus grande mosquée de la ville, selon plusieurs témoins cités par l’Agence France-Presse. D’après l’un des témoins, les islamistes utilisent des « houes » et des « burins ». Un autre affirme qu’une équipe de la chaîne Al Jazira est sur place et filme la scène, mais cela n’a pu être confirmé sur le site de la chaîne.

Les 1er et 2 juillet, Ansar Eddine, qui contrôle la ville depuis plus de trois mois, avait déjà détruit sept des seize mausolées de saints musulmans de Tombouctou, déclenchant de vives réactions de la communauté internationale. En détruisant certains mausolées de « la perle du désert », les extrémistes d’Ansar Eddine ont à la fois détruit les lieux de culte, jugés hérétiques, d’autres musulmans, mais aussi lancé un défi à l’Occident qui venait, via l’Unesco, de mettre la « cité des 333 saints » sur la liste du patrimoine en péril. Car les Occidentaux ont chargé Tombouctou d’une dimension mythique d’autant plus forte que la ville, difficile d’accès, est longtemps restée secrète.

Mosquée Djingareyber à Tombouctou
Mosquée Djingareyber à Tombouctou

Charles Grémont, historien, est chargé de recherches à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et chercheur associé au CEMAF (Centre d’études des mondes africains). Il a effectué de nombreux terrains au Nord-Mali.

Que sait-on exactement sur ce qui se passe au Nord-Mali actuellement ? 

Beaucoup de choses circulent et le téléphone fonctionne, même si c’est de manière aléatoire. Mais on manque de données de terrain, parce qu’il n’y a pas de chercheurs ou de journalistes sur place depuis des mois. Les journalistes maliens du Sud qui vont au Nord sont très peu nombreux.

On a beaucoup entendu dire ces jours-ci que les gens du MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) avaient piégé, avec des mines, les sorties de Gao pour empêcher la population de sortir, mais cela ne m’a pas été confirmé par les personnes que j’ai pu joindre dans cette ville. La distinction entre rumeurs et faits avérés est souvent difficile à faire. Il faut donc être vigilant, car les rumeurs agissent toujours d’une manière ou d’une autre sur la vie des gens.

Minaret de la mosquée Djingareyber
Minaret de la mosquée Djingareyber

Pourquoi le groupe « salafiste » Ansar Eddine s’en prend-il aux tombeaux de saints et aux mosquées de Tombouctou ?

Ces mausolées de saints sont des figures de l’islam confrérique. L’islam soufi est l’islam de la région, avec notamment l’importante confrérie soufie de Qadiriya. C’est un islam très ouvert sur la science et la culture, qui représente le patrimoine de cette région et la manière principale d’y vivre l’islam, mais qui est aujourd’hui considéré comme hérétique par les salafistes.

Comment expliquer le retentissement symbolique de ces destructions ?

Du XVIe au XVIIIe siècles, Tombouctou était un carrefour très important sur les routes du commerce transsaharien. Du fait de cette position, la ville est aussi devenue une capitale de l’enseignement du Coran, avec de nombreuses écoles. Elle a attiré les érudits et les savants, et la tradition s’est perpétuée en partie, même lorsque l’axe le plus important du commerce transsaharien s’est déplacé plus à l’est, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle.

Pages d'un manuscrit d'astronomie
Pages d’un manuscrit d’astronomie

Cela explique que la ville recèle aujourd’hui des manuscrits aussi précieux qu’anciens, même si leur importance a été amplifiée sur fond d’une mythologie occidentale qui a engendré les missions d’exploration européennes du début du XIXe siècle, et réactivé plus récemment un intérêt, à la fin des années 1990, du côté des Etats-Unis et sous l’égide de l’Unesco.

L’idée que Tombouctou serait une « ville sacrée » est une construction occidentale. Dans une ville comme Djenné, un peu plus au sud, on trouve aussi cette architecture de terre dont les mausolées détruits à Tombouctou sont devenus emblématiques, notamment depuis le classement de la ville au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1988.

Le « mythe » de Tombouctou est une construction tardive, qui s’est créé après la période de rayonnement effectif de la cité. Quand René Caillé, connu par la publication (en 1830) de son fameux Voyage à Tombouctou, entre dans la ville, il exprime d’ailleurs sa déception vis-à-vis d’une cité qui tombe quelque peu en ruines.

On compare souvent ces destructions avec celles des bouddhas de Bamiyan par les talibans, en Afghanistan. Mais si, dans les deux cas, on assiste à la destruction d’un patrimoine mondial exceptionnel, est-ce qu’il n’y a pas une différence au sens où les bouddhas étaient déconnectés des croyances locales, ce qui n’est pas le cas des mausolées de Tombouctou ?

Il est évident que ces mausolées correspondent à l’histoire des populations qui habitent la ville. Mais leurs souffrances n’ont pas commencé avec ces destructions et, quand j’ai des habitants au téléphone, les tombeaux des saints ne dominent pas les conversations. Quand on se bat pour manger ou pour obtenir quelques comprimés (les services de santé ne fonctionnent plus depuis plusieurs mois), la destruction d’un mausolée suscite certainement une indignation, mais relative par rapport aux souffrances endurées quotidiennement.

En outre, parmi les habitants de Tombouctou, ceux qui savent lire les manuscrits en arabe littéral ou qui ont conscience que des trésors historiques sont en péril sont une minorité.

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