Tibet : La résistance au quotidien.

Dimanche 28 avril 2013 // Le Monde


Etudiant Tibétain devant son ordinateur !

Au-delà de la vague d’immolations qui a logiquement fini par dominer le débat sur le Tibet,-un mouvement de résistance souterrain, moins spectaculaire, est en passe de transformer le militantisme tibétain. Touchant tous les Tibétains sans considération des frontières, ce mouvement autonome et populaire est connu sous le nom de Lhakar - terme généralement traduit par "Mercredi blanc", parfois par "Pur dévouement".

Les prémices du mouvement Lhakar sont apparus en 2008, à la suite du soulèvement qui avait alors embrasé le Tibet contre la domination chinoise [des émeutes à Lhassa avec mort d’homme, ce qui a donné lieu à un cycle de manifestations et de répression]. Quatre ans après sa naissance, le mouvement Lhakar a radicalement changé la façon dont les Tibétains conçoivent le militantisme, en s’appuyant sur trois éléments clés : l’abandon du mode collectif, l’utilisation de la culture comme d’une arme et l’adoption du principe de non-coopération.

Le principal atout du mouvement Lhakar réside dans sa simplicité. Il est axé sur des aspects fondamentaux de la liberté, en l’occurrence sur les décisions les plus prosaïques que les gens prennent au quotidien - le moment où ils se rendent au temple, le genre de musique qu’ils écoutent, les restaurants qu’ils fréquentent, la langue qu’ils pratiquent à la maison- plutôt que sur les grandes décisions, lesquelles se paient plus cher.

Dans les années 1980, les Tibétains avaient pour habitude de se presser dans le temple de Jokhang [à Lhassa] une fois par semaine pour y allumer des lampes au beurre, y brûler de l’encens et prier secrètement pour le dalaï-lama [toute allusion au leader spirituel, en exil en Inde depuis 1959, est interdite sur le territoire chinois]. Essentiellement symboliques et religieux, ces rites se déroulaient le mercredi, jour censé porter chance au dalaï-lama [qui est né un mercredi]. Mais, en 2008, la campagne de répression aveugle de la Chine a radicalisé les Tibétains et politisé une nouvelle génération. Rares ont été les familles tibétaines épargnées, et même celles qui étaient restées cloîtrées chez elles en attendant la fin de l’insurrection ont eu vent d’arrestations, de disparitions et d’exécutions.

Face à une Chine qui éradiquait la moindre forme collective d’opposition, les Tibétains ont riposté en décollectivisant leur militantisme. A travers des initiatives individuelles - porter les vêtements traditionnels, manger tibétain, écouter les stations de radio indépendantes [étrangères], transmettre la langue tibétaine chez eux un grand nombre de Tibétains ont entrepris d’utiliser la sphère privée pour affirmer une identité réprimée depuis des décennies.

Dans un climat politique particulièrement lourd, des rites qui étaient jusque-là culturels sont subitement devenus des gestes politiques permettant aux gens de se définir non seulement comme tibétains, mais plus encore comme "non-chinois". Au jeu de la politique identitaire, être tibétain est devenu synonyme de "ne pas être chinois". Ce phénomène a donné lieu à toute une kyrielle d’actions concrètes qui dépassent le symbole - et les mercredis.

Fleur délicate

En privilégiant les actes de résistance individuels plutôt que les actes de protestation collective, le mouvement Lhakar a décentralisé la résistance. En faisant de leur domicile, de leur lieu de travail ou de leur ordinateur un terrain de lutte, les Tibétains se servent de leurs choix individuels, si simples soient-ils, et de leurs activités quotidiennes pour conquérir plus d’espace social, politique et économique. Les disciples du mouvement n’attendent pas que la liberté émane d’un changement politique ou d’un revirement de Pékin, mais de leurs propres réflexions, décisions et actions quotidiennes, lesquelles nourrissent un monde parallèle libre qui finira par s’affranchir de l’appareil répressif chinois. Ainsi, en individualisant le militantisme, le mouvement Lhakar poursuit l’oeuvre de résistance en donnant à l’individu les moyens d’agir.

La première chose, que nous, qui avons grandi en exil apprenons de notre culture, c’est qu’elle est menacée d’extinction au Tibet et d’assimilation à l’étranger. Nous pensions que la culture était à la merci des politiques, et les politiques menées au Tibet laissaient peu d’espoir quant à sa survie. Les Tibétains de ma génération avaient le sentiment que la culture tibétaine était semblable à une fleur délicate : très jolie, mais incapable de se défendre.

Or le mouvement Lhakar renverse cette perception démotivante de la culture. Depuis son avènement, un nombre croissant de Tibétains se servent de la culture comme d’un outil pour réclamer davantage de droits politiques. L’art tibétain, la littérature, la poésie et la musique leur permettent d’exprimer leur foi dans le dalaï-lama, leur amour de la patrie et leur soif de liberté. Les chansons à message ou les vidéos montrant des images du dalaï-lama connaissent un succès foudroyant et se vendent par milliers.

Cette transformation trouve son expression la plus vivante dans le regain d’enthousiasme du public pour l’étude du tibétain. Dans différentes régions du Tibet, jeunes et vieux s’engagent à parler un tibétain inaltéré en bannissant les mots chinois de leur vocabulaire. A Sertha, dans le Kham [région de l’est du Tibet incluse dans la province chinoise du Sichuan], les anciens distribuent gratuitement des dictionnaires aux jeunes. Les écrivains et les musiciens du Tibet oriental, dont beaucoup préféraient la langue dominante - le chinois - comme moyen d’expression artistique, écrivent ou chantent désormais en tibétain. Dans les restaurants et les cafés, les patrons ne servent que les clients qui commandent en tibétain. Les utilisateurs de [la plate-forme de microblogging] Weibo écrivent en tibétain tous les mercredis ; ceux [des réseaux sociaux] Renren et Facebook postent régulièrement des images et des poèmes à caractère politique.

Ce ne sont là que quelques exemples de la multiplication des actions de Lhakar à travers le Tibet, de Litang à Lhassa en passant par Ngaba, Rebkong, Sertar et Nangchen. A travers l’art, la poésie et la littérature, les Tibétains ont su se créer une zone tout en dégradés de gris, inconnue du monde en noir et blanc de la politique.

Pour une génération qui a grandi dans le mythe selon lequel nous ne pourrons jamais rivaliser avec la puissance chinoise, rien n’est plus stimulant que de voir notre culture pro- curer une palette d’aunes non violentes mais efficaces. La culture tibétaine était un avoir gelé. Grâce au mouvement Lhakar, elle est aujourd’hui un capital actif. Elle était un sceptre sacré, elle est aujourd’hui un javelot d’or.

Plus d’un millénaire s’est écoulé depuis que le bouddhisme a apprivoisé le Tibet, mais notre instinct guerrier demeure intact. Nous nous jetons dans la bataille avant d’en calculer les gains potentiels et d’en analyser les risques. Dans la quasi-totalité des légendes tibétaines, la bravoure et l’action éclipsent la planification et la préparation. La stratégie occupe une place négligeable dans l’imaginaire tibétain.

Pendant des années, la résistance tibétaine s’est essentiellement concrétisée dans la rue. Or, si elles sont efficaces et peu risquées en exil, les manifestations se paient généralement au prix fort au Tibet. Le simple fait de manifester peut vous valoir de vous faire tirer dessus, ou plus certainement d’être jeté en prison. En revanche, le mouvement Lhakar privilégie la stratégie et, grâce à lui, les Tibétains ont appris à apprécier l’efficacité de la non-coopération - une tactique qui convient aux plus téméraires comme aux plus timorés tout en étant moins coûteuse et souvent plus efficace que les prêches et les actions de protestation.

Depuis 2008, beaucoup de Tibétains ne mangent plus que dans les restaurants tibétains et n’achètent plus que tibétain, obligeant les boutiques chinoises à mettre la clé sous la porte dans plusieurs villes. Riposte poétique à une loi martiale (qui ne dit pas son nom) instaurée par la Chine au Tibet, ce boycott (qui ne dit pas son nom) des commerces tenus par les Chinois s’appuie sur les principes de non-coopération économique chers à Gaadhi.

Longtemps, les Tibétains de Nangchen ont acheté leurs légumes à des prix astronomiques chez les épiciers chinois, qui avaient le monopole du marché des fruits et légumes. Mais, début 2011, un groupe de Tibétains a entrepris de boycotter les marchands chinois. Les répercussions de leur boycott se sont multipliées lorsque le mouvement a pris de l’ampleur. A peine deux mois plus tard, bon nombre d’épiceries chinoises avaient baissé le rideau faute de clientèle, bientôt remplacées par de nouveaux marchands, tibétains cette fois.

Pour la première fois dans l’histoire récente, les Tibétains découvrent que leurs actions individuelles peuvent avoir une influence sur leur avenir commun. La rhétorique de la résistance a évolué, passant d’un discours de victimisation à un discours axé sur l’engagement, la créativité et la stratégie. Jusqu’à une date récente, la plupart des discussions commençaient et se terminaient par une évocation du sentiment d’impuissance des Tibétains face à une Chine intraitable. Aujourd’hui, les salons et les maisons de thé bruissent de conversations sur la résistance, les stratégies et les actions à mettre en oeuvre.

Enhardis par les résultats tangibles de la non-coopération, les Tibétains ne voient plus la non-violence comme un principe religieux qui restreint l’action effective, mais comme une arme stratégique qui libère leur potentiel. Ainsi qu’il a déjà été prouvé maintes fois lors d’autres révolutions, rien ne sape plus efficacement les fondements d’une dictature qu’une campagne de non-coopération suivie et généralisée.

L’automne dernier, les autorités chinoises de Sershul, au Tibet oriental, ont appréhendé une femme tibétaine qui portait la chuba [vêtement traditionnel] un mercredi. Au même moment ou presque, ils arrêtaient plusieurs centaines de Tibétains accusés d’appartenir à un groupe de sauvegarde de la langue tibétaine, et beaucoup d’autres pour apologie du végétarisme les anciens se plaisent à croire que les bons karmas qu’ils accumulent en réduisant leur consommation collective de viande prêteront longue vie au dalaï-lama.

Préférences, plutôt que de la conformer de force à certaines règles et convenances. C’est de supporters que le mouvement Lhakar a besoin, et non de gendarmes.

L’heure est venue de passer à la vitesse supérieure en étoffant la philosophie du mouvement et en généralisant sa pratique à un rythme qui ne sera non pas dicté par la Chine, mais par les Tibétains. Ce n’est pas le moment de diviser les Tibétains entre les activistes et les pacifistes, le politique et le culturel, le laïque et le religieux. Il convient au contraire de brouiller les lignes entre le culturel, le politique, le social et l’économique, car un tel cloisonnement n’existe pas dans la vie réelle ; nous évoluons dans chacune de ces sphères en merise temps.

Le jour est proche où l’Etat chinois considérera tout Tibétain comme un militant et la moindre action comme subversive. C’est à ce moment-là que nous saurons que la Chine a perdu la bataille du Tibet.

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