Thomas d’Aquin à la maison blanche ?

Vendredi 14 septembre 2012 // Le Monde

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Drapeau de FranceLe choix du catholique néo-libéral Paul Ryan comme candidat à la vice-présidence pour le parti républicain révèle une nouvelle fois le poids du vote catholique dans les élections américaines et l’enjeu qu’il représente pour l’Eglise.

Faute de Rick Santorum, les Républicains auront Paul Ryan. Le candidat Mitt Romney ne s’y est pas trompé. C’est son ex-adversaire aux Primaires qui avait bien failli être le candidat à sa placé. Si le troisième larron, Newt Gingritch, un autre catholique, ne s’était pas maintenu en divisant le camp anti-Romney, Santorum aurait caracolé en tête. Des raisons d’ordre familial l’ont dissuadé d’aller plus avant dans sa campagne. Mais elle avait porté ses fruits et manifesté l’attente des électeurs pro-vie et leur poids.

Romney en a tiré les leçons. Il sait que l’élection se décidera dans huit Etats-clé où les Catholiques sont les plus nombreux, notamment au Midwest. Il a choisi, de préférence à beaucoup d’autres (par exemple à un candidat latino ou du Sud ou de l’Ouest), le candidat catholique conservateur le plus proche de Santorum. Paul Ryan a mené aux côtés de ce dernier tous les combats pour restreindre les formes les plus honteuses de l’avortement pratiqué aux Etats-Unis et pour défendre la liberté religieuse. Mais Paul Ryan, président de la Commission des Finances de la Chambre des représentants, s’est fait connaître plus récemment pour ses options économiques et sociales considérées comme « radicales », ultra-libérales sinon libertaires. Comme Santorum, il se réclame de la génération Reagan. Comme lui, il est l’élu (depuis quatorze ans) d’une circonscription dite ouvrière, dans un Etat du Midwest traditionnellement démocrate de gauche, le Wisconsin, aux bords du lac Michigan, Etat qui compte plus d’un tiers de catholiques, plutôt tournés à gauche.

Romney a donc choisi de ne pas éluder le débat, de porter le fer là où cela fait le plus mal, mais où l’élection traditionnellement se joue : sur l’économie. On lui a reproché de ne pas avoir choisi un candidat « centriste ». Mais c’est lui qui est vu comme « centriste » dans son propre parti. Obama, dans la première partie de sa campagne, s’est délibérément positionné sur sa gauche avec la réforme santé et le « mariage » homosexuel. On ne combat pas une « nouvelle gauche » par le compromis au centre. Il faut au pays un vrai choix. Et le pays va l’avoir.

Dans ce cas figure, comment vont se positionner les Catholiques américains ? La Conférence épiscopale, qui a déjà donné de la crosse sur les projets les plus controversés d’Obama, ne peut pas prêter la main aux aspects les plus anti-sociaux des économies prônées par le parti républicain sans se couper de sa base et sans solliciter excessivement la flexibilité de la doctrine sociale de l’Eglise. Cette dernière a déjà évolué sous l’influence de penseurs catholiques conservateurs américains (Encyclique Sollicitudo rei socialis 1987). Mais Paul Ryan va beaucoup plus loin que Michael Novak. Comment réconcilie-t-il sa foi pratiquante et ses positions les plus « radicales » en faveur de l’économie libérale, incluant la privatisation à outrance y compris des services sociaux les plus nécessaires aux plus pauvres ?

Il l’a dit un jour : s’il s’agit de théologie, c’est St Thomas d’Aquin qu’il introduit au Capitole (et demain à la Maison Blanche, si un Mormon venait à l’occuper, ironie du sort !) ; de l’autre maître à penser de sa jeunesse, la romancière Ayn Rand (1905-1982), il répudie l’athéisme mais épouse l’individualisme sinon l’égoïsme comme condition de survie. Sans doute est-il encore plus proche de la démarche thatchérienne (les références à l’Angleterre sont d’ailleurs fréquentes chez Ryan), car Reagan a considérablement accru la dette alors qu’il s’agit pour Ryan de la réduire drastiquement, comme profondément immorale, faisant payer les enfants et petits- enfants pour tes abus des parents. Il a également défendu le point de vue selon lequel on ne peut mener de pair une politique étrangère et de défense mondiale indépendante et un endettement massif. Intellectuel conséquent, il dispose donc de solides arguments pour alimenter le débat américain autant que le débat à l’intérieur de l’Eglise catholique.

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