Taubira coupable.

Jeudi 16 avril 2015 // La France

Amedy Coulibaly avait 32 ans. Il avait été condamné, en 2001, à trois ans de prison. La même année, il écopait d’une peine de quatre ans pour vols aggravés. En 2002, il était à nouveau condamné, à un an de prison, cette-fois pour "vol aggravé et recel". Il étoffait son casier judiciaire en 2004 (six ans pour vol à main armée), en 2005 (trois ans pour "vol aggravé, recel et usage de fausses plaques d’immatriculation"), en 2007 (dix-huit mois pour "trafic de stupéfiants"), en 2013 (cinq ans pour avoir participé à un projet d’évasion et à la préparation d’un attentat, peine durant laquelle « il a lutté contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations est plus que jamais une priorité. »

Il a trouvé le temps de filmer l’intérieur de la prison de Fleury-Mérogis, pour les besoins d’un reportage diffusé sur le service public...). Libéré en 2014, à la faveur du système des remises de peines, Coulibaly tue cinq personnes les 8 et 9janvier 2015.

Chérif Kouachi avait 32 ans. Condamné à trois ans de prison, en 2008, pour son implication dans la filière djihadiste des Buttes-Chaumont, sous contrôle judiciaire (qui inclut l’interdiction de quitter la région et l’obligation de pointer au commissariat) jusqu’en avril 2013, il quitte la France pour un camp d’entraînement d’Al-Qaïda au Yémen. Avec son frère Saïd, il abat froidement, le 7janvier 2015, douze personnes à Paris, dont une partie de la rédaction de Charlie Hebdo.

Mehdi Neminouche a 29 ans. Connu dès ses 14 ans pour des faits de cambriolage, de recel, de vols avec violence, de dégradations de biens, il ira jusqu’à agresser au couteau une enseignante. Incarcéré à cinq reprises entre 2004 et 2012, il est libre le 24 mai 2014 pour assassiner quatre personnes au Musée juif de Bruxelles. Comme Mohamed Merah, libre, au mois de mars 2012, malgré 18 condamnations (dont une dernière prononcée un mois seulement avant ses crimes !) et des séjours en prison, pour tuer trois militaires à Toulouse et Montauban et quatre juifs dans un lycée toulousain.

Ils avaient en commun une idéologie, l’islam radical, pour perpétrer leurs crimes. Ils avaient en commun un passé judiciaire surchargé, ponctué d’arrestations, de passages devant les tribunaux, dans les prisons. Ils avaient surtout une même chance : celle d’être libres au moment d’assassiner leurs victimes. S’ils avaient été en prison, les vies de vingt-huit innocents auraient, sans doute, été sauvées.

Mais ce n’est pas l’avis de Christiane Taubira. Depuis sa prise de fonctions, en juin 2012, au poste de garde des Sceaux, la ministre ressasse une idéologie radicalement inspirée des thèses anti-carcérales. Parce qu’elle croit « la récidive moins forte quand la peine est exécutée en milieu ouvert », la ministre de la Justice promeut la culture de l’excuse. On supplie Taubira de tirer les leçons des parcours glaçants de ces terroristes qui veulent mettre « la France à genoux » ? Le jour de l’attaque de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, elle adresse une circulaire de trois pages aux procureurs généraux et aux procureurs de la République, leur ordonnant d’aligner les remises de peine des récidivistes sur celles de primo-condamnés. Valls déclare la France « en guerre » contre les djihadistes ? Taubira se dit opposée à une grande loi antiterroriste. Sarkozy l’accuse de mener une politique de « désarmement pénal » ? Elle moque un « procès infondé » et des « querelles misérables ». On lui demande de prendre toutes les mesures nécessaires contre la récidive pour que jamais plus pareil désastre ne soit possible sur le territoire national ? « Lutter contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations est plus que jamais une priorité », se défausse Taubira.

Son idéologie reste résolument ancrée dans la gauche la plus béate. Ses ennemis sont la droite (elle n’a toujours pas rendu de comptes sur son degré de connaissance dans l’affaire des écoutes de Sarkozy), la nation et son hymne ( un karaoké d’estrade »), les frontières ( La mer n’est pas un mur. Elle peut être un pont. »). Ses amis sont la gauche, les sans-papiers Migrants, combien de talents dans le lit des océans ? ») et le Syndicat de la magistrature, qui a pourtant déshonoré la justice avec son "mur des cons". Taubira, toutefois, ne s’émeut pas qu’un non-lieu soit requis par le parquet (auquel elle commande) contre sa présidente au motif que les faits sont... prescrits.
La ministre reste intouchable. Ses propres soutiens en conviennent : les attaques dont elle fut la cible - une peau de banane agitée par une fillette, la couverture débilitante d’un hebdomadaire confidentiel et la caricature de la ministre en singe par une militante du Front national sur sa page Facebook - l’ont auréolée d’une impunité illimitée.

« Qui croit que les races existent encore ? Aient jamais existé ? », feint-elle aujourd’hui de s’interroger. Icône antiraciste, c’est elle qui écrivait pourtant, en 1993 : « Nous sommes les créoles, c’est-à-dire que nous sommes une race indescriptible et c’est merveilleux. » Dans l’esprit de Taubira, la question raciale semble confiner à l’obsession. « Quel âge avait Mic[h] ael Brown ? 18 ans. Trayvon Martin ? 17. Tamir Rice ? 12. Quel âge le prochain ? 12 mois ? Tuez-les avant qu’ils ne grandissent », "tweete"-t-elle en citant la chanson de Bob Marley IShot the Sherzff, au moment des émeutes de Ferguson, aux États-Unis, après l’abandon des poursuites contre un policier auteur du meurtre d’un jeune Afro- Américain.

Incarnation d’un « nationalisme noir », comme le dit alors Éric Zemmour, Taubira va plus loin dans l’explication : « Ça n’est vraiment pas comparable [avec la France, NDLR], même si évidemment il y a du racisme en France. »
Taubira vilipende les contempteurs de Najat Vallaud-Belkacem, forcément « creux du cerveau, vides du cœur », aux « âmes desséchées », "tweete" en créole, rappelle que son peuple a « vaincu la peur du fond des cales de navires négriers », veut « garder mémoire de l’expérience de l’oppression », érige Rosa Parks, dont le refus de laisser sa place à un Blanc dans un bus, en 1955, est à l’origine du combat pour les droits civiques aux États-Unis, en pionnière de « notre liberté », vénère Nelson Mandela ( Madiba, voilà un an que d’ici tu n’arroses plus l’espoir. »), s’emporte contre Willy Sagnol, l’entraîneur du club de football de Bordeaux, et sa phrase sur le « joueur typique africain » : « Que de cerveaux à lessiver ! »

Toute critique est impossible, ou assimilée à du racisme. Taubira sait en jouer : lorsqu’elle est attaquée, elle se plaint qu’aucune « belle et haute voix » ne se lève pour la défendre, alors que l’intégralité du système fait bloc autour d’elle. Le racisme présumé des Français est son talisman, son mantra, son assurance vie. Taubira ou le totalitarisme victimaire.

Mais à force d’angélisme, l’icône de la gauche, promotrice en chef du mariage pour tous, en 2013, a fini par lasser jusqu’au sein de son propre camp. Durant les trois jours d’attentats terroristes en France, François Hollande en personne passe un savon, au téléphone, à sa ministre de la Justice, coupable d’avoir "oublié" de mettre en place une cellule d’aide aux victimes, une attribution de son ministère.

La mémoire - et la rancune - de Manuel Valls lui font se souvenir qu’à l’été 2013, alors ministre de l’Intérieur, il écrivait en personne son opposition à la réforme pénale de Taubira, dans une lettre adressée au président de la République. Fidèle à la devise d’Henri Queuille (« Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse parvenir à bout. »), Hollande avait validé la réforme pénale. Depuis, Valls est devenu premier ministre et Taubira voit son texte désavoué par la réalité. L’heure de la revanche a sonné.

Contre l’avis de la garde des Sceaux, qui apprend dans la presse cette décision dont elle conteste l’efficacité, Matignon annonce, au lendemain des attentats, la création de quartiers pénitentiaires pour regrouper les détenus radicalisés. Le bateau tangue : Pascal Popelin, rapporteur (socialiste) de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les missions et modalités du maintien de l’ordre républicain, concède attendre plus de fermeté de la part des magistrats et raconte que, en Seine-Saint-Denis, la police a trouvé une kalachnikov dans un coffre de voiture, dont le propriétaire n’a écopé que de quatre mois de prison...avec sursis.

Le syndicat F0-Magistrats critique une disposition permettant aux délinquants de quitter plus facilement le territoire national, le contrôle des juges ayant perdu son caractère automatique avec la réforme pénale... Hier intouchable, Christiane Taubira vacille. Sa grandiloquence ne la sauve plus. Ses effets de manches ne la protègent plus. Jusqu’au sein de sa famille, on ouvre les yeux. Son monde s’effondre. D’icône, elle est devenue coupable.

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