Tariq Teguia, cinéaste algérien, déplie la Méditerranée.

Par Pierre Puchot

Jeudi 17 avril 2014 // Le Monde

Cinéaste phare de l’Algérie moderne, Tariq Teguia présente son nouveau film, Révolution Zendj, au festival du cinéma arabe de Marseille samedi 12 avril. C’est le prolongement tout autour de la Méditerranée d’une œuvre à part, récompensée cette année par le grand prix du festival de Belfort.

Entretien

C’est un cinéma à part, pauvre en moyens mais qui ne se refuse rien, aucune audace, aucun plaisir visuel, aucune émancipation. Il présente un regard unique sur l’Algérie et ses « espaces », le monde arabe et les deux rives de la Méditerranée. Avec Révolution Zendj, le réalisateur Tariq Teguia présente son troisième film, fruit de trois années de recherches, de voyages, d’écriture et de tournages tout autour de cette Méditerranée.

Avec Inland, son précédent long métrage, le spectateur arrêtait son parcours aux confins du Sud algérien. Il part désormais à la recherche des Zendj – ces esclaves dont la révolte mit en péril l’empire arabo-persan au IXe siècle –, dans les pas d’un journaliste algérien effaré par l’évolution du monde. « C’est ma propre stupeur que j’ai mise en scène », nous dit Tariq Teguia. Celle de Batuta, le protagoniste, perdu dans Beyrouth où il rencontre la jolie Nahla, une jeune Gréco-Palestinienne qui voyage elle aussi, et incarne cette persistance des luttes autour de la « Mare nostrum » que le réalisateur a voulu capter, des anarchistes grecs aux rebelles irakiens.

Révolution Zendj
Révolution Zendj © Tariq Teguia

Grand prix du festival de Belfort, Révolution Zendj met en résonance les deux rives de la Méditerranée, des étudiants de Thessalonique (où réside le cinéaste) récitant Michel Butor, au texte du poète irakien Saadi Youssef, dit sur le bord du Tigre. Le montage n’est pas ici prétexte à accélérer la narration mais à trouver « des équilibres » et à faire surgir des séquences d’un esthétisme troublant, qui est la marque du cinéma de Tariq Teguia. « C’est dans les formes, et uniquement avec elles, que le discours existe », juge d’ailleurs le réalisateur.

De cette recherche permanente qui fait de Teguia le cinéaste algérien le plus en vue du moment, on garde un sentiment de beau et de sérénité face au « paysage d’événements » qui nous est proposé. La sortie en salle de Révolution Zendj est programmée pour la fin du printemps. Les Marseillais pourront le découvrir samedi 12 avril, projeté dans le cadre des deuxièmes rencontres du film du monde arabe.

Mediapart. Comment vous est venue cette idée de convoquer les Zendj pour parler de l’Algérie et du Proche-Orient actuels, d’amener ce passé peu connu pour parler des bouleversements en cours ?

Tariq Teguia. Le projet n’a jamais été de parler d’autre chose que du présent, sauf que cela a pris les formes d’une enquête. En même temps, ce film ne donne que quelques éléments historiographiques sur les Zendj, et souvent de seconde main, puisqu’il est fait référence au chroniqueur arabe Tabari. Cela reste, non pas un prétexte, mais une manière de montrer que les luttes traversent les siècles. Je ne voulais pas rendre compte de la disparition des luttes, mais de leur persistance, de leur nécessité, au présent.

Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un film sur les révolutions arabes, puisque le scénario a été écrit avant, entre 2009 et 2010. Il est le résultat des voyages que j’ai faits pour présenter mon précédent film, Inland. Le film aborde donc la question des luttes dans le bassin méditerranéen, pas seulement dans le monde arabe. Si la Grèce est dans le film, ce n’est pas par hasard, et pas seulement pour donner de la substance au personnage de cette jeune Gréco-Palestinienne qui quitte son pays pour se rendre au Liban. Mais parce que ce qui a lieu en Grèce concerne aussi ce qui se passe dans le monde arabe. Je suis toujours étonné que les gens ne voient que la partie sud du bassin méditerranéen. Mais il y a le nord aussi, et ce qui s’y passe est évidemment lié.

Le temps de création du film a duré trois années, entre le premier tournage et le moment où on le présente. Quand je filme les manifestations en Grèce, il y a déjà ce qui se passait en Égypte et en Tunisie, avec les slogans comme « Dégage » et l’occupation des places, qui renvoie directement à la manière dont les Égyptiens ont occupé Tahrir. Tout cela résonnait, et c’était précisément le schéma adopté pour Révolution Zendj.

Révolution Zendj
Révolution Zendj © Tariq Teguia

Le personnage qui fait le lien tout au long du film, c’est ce journaliste algérien qui voyage. Un contre-pied par rapport à vos autres films, où vous montriez les Algériens dans l’espace clos de leur territoire national. Quelle place occupe ce personnage d’Algérien voyageur dans votre imaginaire ? Il y a notamment cette scène où, écoutant une conversation politique à Beyrouth, il note que les participants ne cessent de répéter le mot « impossible ». Mais cette conversation, elle pourrait aussi se tenir à Algérie, en Égypte, en Irak…

Déjà, dans Inland, on est tenté par les frontières, puisqu’on voyage vers le Sud. La carte s’élargissait par rapport à Rome plutôt que vous (le premier long métrage de Tariq Teguia). Le parcours labyrinthique, où l’on tournait en rond, de Rome…, n’était déjà plus présent dans Inland, où il s’agissait de tracer des lignes de fuite, jusqu’au blanc du désert. Il se trouve que Révolution Zendj commence par ça, par la fin de Inland, en quelque sorte. Mais à un caractère s’est substitué un autre : ce n’est plus le Malek topographe, mais l’activiste sorti de sa cellule et qui émerge, non pas dans la lumière du désert, mais dans le brouillard des gaz lacrymogènes.

Le principe cartographique qu’il y avait dans Inland, je l’ai maintenu avec Révolution Zendj. Il y avait deux moyens de prolonger ce principe. Plutôt que d’aller plus loin en Afrique, j’ai préféré aller questionner la place de l’Algérie dans le monde arabe, dans les luttes. Tout cela s’est fait en rebranchant l’Algérie sur des espaces qu’elle partage : l’Algérie est africaine, mais elle appartient aussi à un sous-continent, comme dirait Fernand Braudel, qui s’appelle le monde arabe, et à un espace qui s’appelle la Méditerranée. Dans le film, ce sont toutes ces lignes qui se croisent.

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