Tanger : Port de l’audace.

Mercredi 29 août 2012 // L’Afrique

Maroc  : Appuyé par le roi, le vaste projet Tanger Med change la stratégie commerciale en Méditerranée. La concurrence espagnole s’inquiète. La bataille a commencé. Enquête.

Le roi du Maroc a choisi déjà à deux reprises la région de Tanger-Tétouan, au nord du pays, pour célébrer son avènement, le 30 juillet 1999, à l’occasion de la fête annuelle du Trône. Chaque année, la sélection de la ville pour ces festivités est un geste politique fort qui confirme les priorités du roi.

En désignant deux fois le Nord, Mohamed VI a voulu clairement orienter les efforts de son pays au service de Tanger Med (Tanger Méditerranée), un projet stratégique qui structure le développement du Maroc pour cinquante ans et modifie la donne maritime et commerciale en Méditerranée. Cette immense zone économique spéciale se trouve aux portes de l’Europe. « Nousallons faire de cette région la base arrière industrielle de l’Union européenne », disent les dirigeants de l’Agence spéciale Tanger Méditerranée, contrôlée par l’État marocain. Tous vantent la proximité de l’Europe, un gros avantage sur la concurrence asiatique : « Nous pouvons transformer tous les produits sur place et les réexpédier vers l’Europe et les Etats- Unis dans des délais imbattables. En vingt-quatre heures chrono ! » À cela s’ajoute l’absence de droits de douane, grâce aux accords conclus avec l’Union et les États-Unis.

Tout le nord du Maroc vit au rythme de ce méga-projet organisé autour d’un vaste complexe portuaire est de zones franches dédiées à la logistique, à l’industrie, au commerce et au tourisme. L’ambitieux programme d’aménagement routier et ferroviaire va raccorder le pays aux multiples terminaux du port (conteneurs, vraquiers, passagers, hydrocarbures). Casablanca, capitale économique du royaume, sera ainsi reliée à Tanger Med par une liaison ferroviaire à grande vitesse : le temps de trajet sera d’une heure trente au lieu de cinq heures !

Le nouveau port en eau profonde de Tanger Med, à 35 kilomètres à l’est du "vieux" port de Tanger, trop engorgé, est au débouché précis du détroit de Gibraltar, à 15 kilomètres au sud des côtes européennes. Il est au point nodal de la deuxième plus grande intersection de routes maritimes au monde. Plus de 100 000 bateaux y transitent chaque année. Le Maroc veut faire de ces 400 hectares d’installations portuaires la porte d’entrée et de sortie de ce trafic, en direction ou en provenance du marché européen. Inauguré en juin 2010 par le roi, le port des passagers pourra faire transiter 7 millions de passagers et 700 000 véhicules par an. Tanger Med mise sur la hausse continue du marché des conteneurs en Méditerranée.

L’augmentation prévue est de 9 % pour les prochaines années. Connecté à 125 ports internationaux grâce au groupe Maersk et au consortium Eurogate-Contship/MSC/CMACGM qui ont obtenu chacun la concession trentenaire des deux premiers terminaux, Tanger Med I a vu accoster l’an dernier près de 1900 bateaux et débarquer 2,6 millions de conteneurs. La capacité finale — avec Tanger Med II lancé à l’ouest — sera de 8 millions de conteneurs en 2016. Le Maroc aura alors le plus grand port de transbordement d’Afrique. Autre ambition : faire de Nador, au nord-est, un pôle énergétique majeur ; près de 500 000 tonnes de produits pétroliers seront stockées sur 12 hectares de terre-plein, à partir de 2015.

Adossées au port, deux zones franches de 600 et 200 hectares complètent le dispositif : l’industrie à Melloussa (où se trouve la nouvelle usine de Renault), avec des coûts de main-d’oeuvre et de transformation défiant toute concurrence ; le commerce à Fnideq pour des entreprises de gros, de services et des centres commerciaux hors taxes. Après avoir investi 600 millions d’euros, Renault vient d’inaugurer une usine qui produira jusqu’à 400 000 voitures pal an. Un terminal à véhicules de 13 hectares lui a été concédé pour vingt-cinq ans.

Au-delà des échanges liés aux conteneurs, au pétrole, aux céréales, aux voitures et aux biens de consommation courante, le roi Mohamed VI veut aussi revitaliser le tourisme de la région Tanger-Tétduan. « Nous ferons le plus grand portde plaisance deMéditerranée, la principale base logistique des paquebots de croisière du monde et le nouveau phare culturel du nord de l’Afrique », s’enthousiasment ses conseillers. Ils parlent d’un "hub total" : économique et culturel. Un barrage en construction fournira l’eau nécessaire aux activités et à l’accroissement de la population : il y aura entre 120 000 et 150 000 emplois en année pleine, auxquels s’ajouteront 25 000 postes dans l’hôtellerie.

Les premiers chiffres d’activité sont encourageants. Au premier semestre 2011, Tanger Med enregistrait une progression de 82 % de son trafic global par rapport à 2010, et une hausse de 96 % de son chiffre d’affaires, grâce au trafic assuré à 95 % par cinq armateurs — Maersk Line, CMA-CGM, Delmas, Mitsui OSK Lines (MOL) et Hamburg Sud. Les graves mouvements sociaux de 2011 ont enrayé cette progression —mais elle reste quand même de 17,4 % sur douze mois.

Mohamed VI veut ancrer Tanger Med dans son ambitieux programme de réformes économiques et sociales lancées depuis son avènement. « Sa Majesté veut préserver un environnement favorable et incitatif afin d’attirer les compagnies maritimes internationales, explique un de ses conseillers. Le projet doit maintenir son "capital confiance" développé grâce à notre partenariat public-privé que nous voulons exemplaire. » Le Palais ne veut rien négliger pour assurer les premiers pas de ce "champion marocain’ L"affaire Taoufik Ibrahimi" avaleur de test. Président du directoire de l’Agence spéciale Tanger Méditerranée, Ibrahimi a été débarqué en 2010, cinq mois à peine après sa nomination. Jusque-là bien en cour, Ibrahimi est mis en cause pour sa gestion de la société publique Comanav, qu’il dirigeait lors de sa privatisation, en 2007, au profit du groupe français CMA-CGM. L’enquête aurait révélé des "anomalies et des infractions financières » : L’affaire des grèves à répétition à Tanger Med, en 2010 et 2011, n’a rien arrangé.

Ibrahimi a été arrêté, le 15 juin dernier, en compagnie de six autres personnes, dont Saïd El Hirech, secrétaire général du syndicat national des dockers, et Mohamed Chamchati, secrétaire général du syndicat des marins. Leurs mots d’ordre de grève, à partir de novembre 2010, avaient gravement perturbé les activités de Tanger Med, faisant chuter son ratio de productivité, l’un des meilleurs du monde, ce qui avait instillé le douté sur la stabilité sociale au Maroc.

Des pertes considérables pour les ports concurrents

Malgré un accord signé en février 2011, les mouvements sociaux avaient repris en avril-mai, ralentissant une nouvelle fois les cadences de traitement des conteneurs. Les ports concurrents, à commencer par Algésiras (Espagne), en avaient aussitôt profité. Certains Marocains y virent "la main de l’étranger » ; agissant pour torpiller un projet concurrent.

Taoufik Ibrahimi est en détention préventive à Salé pour « divulgation du secret professionnel » et « atteinte à la sécurité intérieure de l’État et aux intérêts économiques nationaux ». Cette accusation accrédite la rumeur du "sabotage" de Tanger Med, au profit d’intérêts agissant dans l’ombre, pour contrer la concurrence de Tanger, "port de l’audace" Dans les villes espagnoles d’Algésiras ou de Malaga, les pertes se chiffreraient déjà en centaines de millions d’euros.

Mohamed VI devrait se montrer intraitable car les intérêts vitaux du Maroc sont en jeu, comme le confirme la justice marocaine : « TangerMed est une artère économique vitale du royaume qui fait face à une concurrence farouche de ports étrangers voisins », vient-elle d’établir. L’affaire est instruite par le juge Abdelkader Chentouf, spécialiste du terrorisme et de la grande criminalité financière. Un tel procès, dans le domaine économique, sera une grande première au Maroc. Pour Taoufik Ibrahimi et les autres inculpés, la peine maximale encourue est la réclusion à perpétuité.

FRÉDÉRIC PONS
Valeurs actuelles 26 juillet 2012

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