Mediapart

Syrie : le fantôme irakien.

Par Thomas Cantaloube

Jeudi 5 septembre 2013 // Le Monde

Même si le contexte, les personnalités et les alliances ont changé, ce qui s’est passé en 2003 pour justifier l’invasion de l’Irak reste dans les esprits et pèse sur la possibilité d’une intervention militaire contre le régime de Bachar al-Assad. Retour sur le mensonge d’État organisé par l’administration Bush pour entrer en guerre contre l’Irak et court-circuiter l’ONU.

Dix ans plus tard, le spectre de l’invasion de l’Irak continue de planer au-dessus des discussions actuelles sur le déclenchement (ou pas) de frappes militaires contre la Syrie. La « scène primitive » de Colin Powell brandissant, le 5 février 2003 dans l’enceinte des Nations unies, une fiole, sur fond d’images satellites et d’enregistrements de conversations téléphoniques a fait sa réapparition ces derniers jours dans les journaux (un peu) et les commentaires (beaucoup, y compris sur Mediapart).

Le contexte est différent, les alliances ont changé, l’expérience de deux guerres ratées sont passés par là et pourtant, on revient à cette marche à la guerre de 2002-2003. Pourquoi ? En une phrase : parce que le mensonge américain, une fois révélé comme tel (un mensonge qui visait à habiller une décision idéologique d’un vernis factuel), a déconsidéré pour longtemps l’idée qu’un gouvernement pouvait fournir des preuves irréfutables pour justifier une entrée en guerre dans un contexte géopolitique tendu.

Contrairement à 2003, lorsque les Américains mouraient d’envie d’en découdre avec Saddam Hussein (Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz sont les premiers à suggérer, quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, que l’Irak pourrait s’avérer une cible, en dépit de l’absence de connections entre Al-Qaïda et Bagdad), l’administration Obama a suffisamment montré, depuis deux ans et demi, qu’elle n’avait aucune envie de mettre le doigt dans l’engrenage de la guerre civile syrienne.

Hormis une poignée de néo-conservateurs toujours actifs, auxquels s’est joint notre BHL national, appelant à bombarder la Syrie et à armer les rebelles, il n’y a guère d’appétit aux États-Unis pour entreprendre des actions de grande envergure contre Bachar el-Assad : ni parmi la population, ni au sein du Congrès, ni à la Maison-Blanche. Barack Obama l’a répété, mercredi, dans un entretien télévisé.

L’équipe qui entoure aujourd’hui Obama, encore plus que lors de son premier mandat, ne comporte quasiment aucun « faucon » et, jusqu’ici, ce sont les alliés traditionnels des États-Unis (France, Grande-Bretagne, Qatar, Arabie saoudite) qui ont été les plus virulents dans la dénonciation du régime-cible. C’est un contraste singulier avec 2003, quand les principaux dirigeants américains avaient mené pendant un an et demi une campagne de dénonciation et d’insinuations à l’égard de Bagdad pour, au final, ne rassembler qu’une « coalition des volontaires » (« coalition of the willing ») bien faiblarde.

L’Irak de 2003 était une dictature appauvrie par des années de sanctions, considérée comme un paria par la plupart de ses voisins, mais qui ne menaçait plus personne, d’autant que son aviation ne pouvait survoler qu’une partie de son territoire, conséquence d’une zone d’interdiction aérienne imposée par les Nations unies. La Syrie aujourd’hui est un chaudron en ébullition : la guerre civile y fait rage (plus de 100 000 morts et 2,5 millions de réfugiés et déplacés), les djihadistes en ont fait leur nouvel eldorado et le conflit menace de semer une véritable zizanie régionale s’il déborde de ses frontières.

Côté dirigeants, Saddam Hussein était un dictateur brutal, qui avait tenté pendant des années de se constituer un arsenal d’armes de destruction massive avant d’y renoncer, mais qui ne voulait pas l’admettre. C’est d’ailleurs ce qui a longtemps induit les experts occidentaux, en particulier américains, en erreur : pourquoi déployer de tels efforts pour mettre des bâtons dans les roues des inspecteurs de l’ONU s’il n’y avait rien à cacher ? Bachar al-Assad, lui, est tout aussi brutal, mais il est désormais aux abois et sa possession d’armes chimiques est admise par tous. Son refus, pendant des mois, de laisser les inspecteurs en armement de l’ONU venir à Damas s’explique facilement.

Pourtant, c’est justement autour des Nations unies que se cristallisent aujourd’hui les parallèles entre 2003 et 2013. Car l’organisation internationale détient toujours les clefs de la légalité internationale. Sans son approbation, en tout cas celle du Conseil de sécurité, toute intervention militaire étrangère souffre d’un déficit de légalité et de légitimité malgré les autres justifications, plus fragiles juridiquement, qui peuvent être avancées (OTAN ou « responsabilité de protéger »).

On l’a peut être oublié pour ne retenir de George W. Bush que l’image du cow-boy solitaire, mais pendant de longs mois, en 2002 et 2003, les États-Unis avaient tenté de faire approuver leur opération irakienne par l’ONU. Washington était même parvenu à faire voter à l’unanimité la résolution 1441 (novembre 2002) qui ordonnait à l’Irak de désarmer. Puis, pendant les mois suivants, on a assisté à un double jeu du chat et de la souris autour de l’ONU : celui des inspecteurs internationaux essayant de recueillir un maximum d’informations face à un régime irakien récalcitrant ; et celui des Américains tentant de faire approuver une seconde résolution condamnant l’obstruction irakienne qui déboucherait sur des représailles militaires.

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