Mediapart

Sur les routes de Crimée, en territoire occupé.

Par Amélie Poinssot.

Mercredi 12 mars 2014 // Le Monde

En quatre jours, une armée sans insigne aura pris possession de la Crimée, péninsule du sud de l’Ukraine. Face à ce déploiement de soldats qui ne sont autres que les forces spéciales russes, la population de la région est partagée. Si une majorité est russophone, cette occupation ne recueille pas que l’adhésion. Reportage de notre envoyée spéciale.

Crimée, de notre envoyée spéciale.

« Tout est normal », dit le soldat ukrainien. Et il tourne les talons. Sauf que rien ne se passe normalement depuis quelques jours dans cette région du sud de l’Ukraine. Une armée sans insigne a pris le contrôle de la péninsule, avec des officiers en tenue de combat qui encerclent désormais les principaux sites militaires ukrainiens. Sous les cagoules de ces hommes munis de kalachnikovs : les forces spéciales russes, qui ont commencé par prendre le contrôle du parlement de la capitale régionale (jeudi), puis ont pris position devant l’aéroport (vendredi), ainsi qu’autour de plusieurs bases et sites militaires (samedi et dimanche). Même si le président russe Vladimir Poutine s’échine a démentir ces informations.

Le soldat ukrainien fait partie du corps des parachutistes stationné à Perevalnoye, à une trentaine de kilomètres au sud de Simferopol. Depuis la nuit de samedi à dimanche, la base a été encerclée par les forces russes. Entre 200 et 300 hommes ont pris position dans cette plaine sèche entourée de montagnes : autour des casernes blanches, un soldat en tenue de combat est stationné tous les trente mètres. L’Ukrainien, chapka vissée sur la tête, ne souhaite pas épiloguer et se réfugie à l’intérieur de la caserne. Curiosité ou désœuvrement ? Il répond finalement à nos questions à travers une porte blindée : « Les soldats russes nous ont proposé de rejoindre l’armée russe et de toucher de plus hauts salaires. Mais nous n’avons aucune envie de passer du côté russe ! Nous avons un passeport ukrainien et servons l’État ukrainien. » Ordre a été donné par le commandant de leur unité de ne pas se rendre mais au contraire de garder la base : « Si on nous donne l’ordre de nous rebeller, nous le ferons. »

Les forces spéciales russes n’ont fait qu’encercler le site pour l’instant, imposant leur inquiétante et silencieuse présence, mais se gardant bien de tout débordement. Nul doute, ces hommes ont été solidement préparés. Cinq cents mètres plus loin, une autre partie de la base, qui abrite le corps des garde-côtes, est sévèrement gardée par les mêmes soldats. Une petite assemblée hétéroclite s’est formée ce lundi, une cinquantaine de miliciens autoproclamés, une trentaine de Cosaques, quelques badauds – deux femmes en jupe léopard juchées sur leurs talons et une famille « venue parler avec les soldats ». Klavdia Kouprachina est mère de trois enfants et, à leur image, elle évoque les trois « pays frères », Russie-Ukraine-Biélorussie. « Pourquoi nous a-t-on séparés ? En Union soviétique, nous faisions tous partie de la même famille ! »

Autour de la base de Perevalnoye, une armée sans insigne.
Autour de la base de Perevalnoye, une armée sans insigne. © Amélie Poinssot

Pour elle, les soldats russes sont tout simplement venus défendre les habitants de Crimée. Contre quoi précisément ? « Contre les fascistes ! » rétorque la jeune femme, mettant dans un même sac les trois partis de l’opposition à Ianoukovitch – Svoboda (Liberté), Oudar (Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme) et Batkvichtchina (Patrie). A-t-elle peur d’un conflit armé ? Rires. Ces soldats « ne vont jamais brandir une arme contre nous, nous sommes frères », veut croire cette dame qui se verrait volontiers vivre en Russie. Son mari tempère : pour l’heure, ce n’est pas possible, il faut attendre le référendum du 30 mars, dit-il. Ce couple, comme tant de gens dans cette Crimée marquée par une histoire de peuplements successifs, est à l’image de nombreux habitants de la région, au confluent de différentes nationalités. Elle est de père russe, mère ukrainienne, lui de père russe, mère biélorusse. Depuis l’éclatement du bloc soviétique, ils se sont vu attribuer le passeport ukrainien. Mais comment pourraient-ils tourner le dos à la Russie et ne pas évoquer cette URSS idéalisée, « où l’on vivait tous fraternellement sur une même terre » ?…

Revue des troupes devant la base de Perevalnoye, entre miliciens et Cosaques.
Revue des troupes devant la base de Perevalnoye, entre miliciens et Cosaques. © Amélie Poinssot

Voilà une trentaine de Cosaques qui arrivent au pas de charge et se mettent au garde-à-vous devant les hommes de la milice locale. Revue des troupes par Andreï Skrynnik, un jeune ambitieux qui présente bien, ruban de Saint-Georges épinglé au manteau cette marque de décoration des troupes soviétiques ayant pris part à la Seconde Guerre mondiale. Parfait francophone dans une région où la connaissance du français est plutôt rare, il se prête volontiers à l’exercice de l’interview : « Depuis le changement de gouvernement à Kiev, nous avons peur pour notre avenir en Crimée : avec la nouvelle législation, nous risquons de ne plus avoir le droit d’utiliser la langue russe, or c’est notre langue maternelle ! Et puis nous risquons de perdre notre statut d’autonomie… » La crainte, aussi, « que la Russie quitte la Crimée. Si les troupes s’en vont, cela va dégénérer ». Pour cet homme né en Crimée de parents russes (père de Saint-Pétersbourg, mère de Moscou), il ne s’agit pas d’une « occupation » mais d’une « protection » ; il n’ira pas toutefois jusqu’à prôner le séparatisme. « Une Crimée au sein de l’Ukraine, avec davantage d’autonomie » : voilà ce que souhaite cet homme qui se dit « Criméen » avant tout.

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