Staline où la fin d’un tyran.

Le canapé du diable : cinq jours d’agonie pour Joseph Staline.

Samedi 8 décembre 2012 // L’Histoire

Tyrannique, cruel et pervers, l’autocrate soviétique va mourir comme il a vécu : dans la solitude, rançon de la terreur qu’il inspire. Il se couchait toujours très tard et nul n’aurait osé le réveiller avant qu’il n’ait lui-même décidé que son besoin de sommeil était assouvi. Ni ses gardes du corps, ni ses domestiques, ni sa gouvernante n’étaient autorisés à pénétrer, sans y avoir été appelés par lui, dans la pièce où il dormait, généralement jusqu’à 10 ou 11 heures du, matin. Comme tout ce qui touchait à sa personne, le repos du camarade Staline était sacré.

A 73 ans, le vojd (guide) travaillait encore quinze à seize heures par jour. Secrétaire général du parti et président du Conseil des ministres, il tenait les commandes de l’Union soviétique d’une main de fer, dans une ambiance de purge permanente. Il s’occupait de tout, voulait tout savoir, lisait et annotait une masse impressionnante de rapports, assistait à un nombre incalculable de réunions, rédigeait des communiqués, corrigeait les articles des journaux, réécrivait des livres d’histoire et continuait à composer des Les derniers jours des dictateurs textes de théorie politique. Aux ambassadeurs et dirigeants des partis frères, il dictait leur conduite et leurs décisions, et gare à qui n’écoutait pas ses « conseils » : le secrétaire général tchèque, Rudolf Slansky, et deux de ses adjoints avaient été pendus quelques mois plus tôt pour l’avoir oublié ; une opération semblable se profilait en Pologne, visant les adjoints juifs du secrétaire général Boleslaw Bierut ; plus au sud, ses sbires préparaient l’assassinat de Tito, %le dirigeant yougoslave qui s’était émancipé de Moscou. Au milieu de tant de soucis et de « projets », Staline accordait parfois du temps à des questions minuscules, eu égard à l’immensité de son empire et de ses responsabilités. Il lui arrivait ainsi de répondre de sa main à telle requête d’un instituteur mécontent de son directeur ou d’un ouvrier demandant conseil.

Héritage de sa jeunesse et de la frugalité originelle du pouvoir bolchevique, malgré les honneurs, les médailles dont il s’était laissé couvrir, son grade de maréchal, un culte de la personnalité sans pareil, il s’habillait modestement, préférant des habits simples, sa vieille casquette et ses bottes usées. Il s’endormait parfois tout habillé sur un canapé et y passait la nuit. Cela étant, il ne rejetait ni le protocole ni une encombrante protection rapprochée. Car le camarade Staline était paranoïaque. Il avait peur de la mort. Même dans les couloirs du Kremlin, il ne marchait que précédé et suivi d’un essaim de gardes du corps. Lors de ses déplacements privés, trois voitures, dont deux leurres, prenaient la route. Seuls ses fidèles cuisiniers avaient accès à ses plats et les bouteilles n’arrivaient que bouchées sur sa table. Le bureau d’angle qu’il occupait Le canapé du diable..au palais du gouvernement comme son véritable domicile, une vaste et confortable datcha dans la localité de Kountsevo, étaient des sanctuaires surveillés et protégés par des hommes triés sur le volet qui ne recevaient d’ordres que de lui.

Si, en fin de journée, il s’accordait un moment de loisir, au Bolchoï ou dans la salle de projection du Kremlin, c’était toujours en compagnie de ses complices en gouvernement, désormais Beria, Malenkov, Khrouchtchev et Boulganine, après l’éloignement des Molotov, Mikoïan et autres Kaganovitch. Cette petite compagnie tenait lieu de « Politburo mobile », dès lors que le Politburo plénier, normalement composé d’une vingtaine de membres, se réunissait de moins en moins.

La soirée se terminait immanquablement à Kountsevo, à une demi-heure du Kremlin. Depuis le début de la Grande Guerre patriotique, le vojd avait rarement dîné et dormi ailleurs, sauf pour ses vacances à Sotchi. Tard dans la nuit, tandis que ses hôtes regagnaient Moscou, il consentait à prendre du repos, parfois dans une de ses chambres, parfois sur un canapé d’une des pièces de séjour.

L’immuable scénario s’était reproduit en ce samedi 28 février 1953. Staline était resté une bonne partie de la journée à sa datcha, lisant des rapports, discutant avec ses gardes, s’accordant une promenade dans le jardin enneigé puis se prélassant dans un bain de vapeur. Réputé robuste et endurant, il avait en réalité l’âge de ses artères et commençait à en ressentir les conséquences. Tous ses proches avaient noté qu’il avait pris un sérieux « coup de vieux » depuis la fin de la guerre. Cependant, rares étaient ceux qui savaient qu’il lui était arrivé de perdre connaissance pour cause de surmenage, qu’il souffrait de rhumatismes articulaires et, plus grave, qu’une encéphalopathie affectait son humeur (qui était de plus en plus souvent mauvaise) et provoquait de petites amnésies. Ce diagnostic et le conseil des médecins de prendre du repos avaient eu sur le vieux chef un effet inattendu : le corps médical était entré dans son collimateur.

En fin d’après-midi, Staline s’était fait conduire au Kremlin, y retrouvant ses quatre compagnons habituels auxquels s’était joint le maréchal Vorochilov, un des rares militaires à avoir conservé ses faveurs on n’ose dire son affection. Une réunion d’une vingtaine de personnes avait clos la partie strictement professionnelle de la journée. Les six dignitaires assistèrent ensuite à une séance de cinéma : Staline se piquait d’être un spécialiste du septième art et favorisait une production qu’on était prié de trouver géniale.

Vers 23 heures, Vorochilov rentra chez lui tandis que les autres prenaient la route de Kountsevo où les attendait un excellent repas arrosé de vin géorgien. Comme de coutume, la soirée fut à la fois sérieuse et joyeuse. Le « tsar rouge » voulait de la bonne humeur dans sa maison, quels que soient les soucis du moment. On parla un peu d’économie et un peu plus de la guerre de Corée. Mais le sujet majeur fut, comme depuis plusieurs semaines, ce nouveau « complot » que le chef combattait avec son opiniâtreté, son efficacité et son absence de scrupules coutumières. Une nouvelle purge était programmée.

Cette fois, le prétexte en était les soi-disant menées d’une bande de médecins constituant le bras armé d’un « lobby juif international » manipulé par les Etats-Unis. Et, comme Staline n’avait jamais lésiné sur les listes de « comploteurs », « traîtres » et autres « chiens enragés » dont l’élimination s’avérait selon lui nécessaire, le pire était à craindre pour les principaux suspects. Ils étaient tous pourtant de bonne famille soviétique, mais leurs « manipulateurs » judéo-américains étaient supposés les avoir retournés et convaincus d’empoisonner l’élite de la révolution, alors que, selon l’antienne officielle, celle-ci arrivait presque à bon port. Après les arrestations et les premiers interrogatoires, on préparait un nouveau procès à grand spectacle dont la partition était bien connue, avec la confession des « coupables » à la face du monde, suivie d’une condamnation qu’ils accepteraient comme une absolution et, pour laver le crime, une balle dans la nuque pour les meneurs, le goulag pour les seconds couteaux, leurs femmes, enfants, frères, cousins et amis. Le maréchal et chef des armées Boulganine devait préparer des transferts massifs... et pourquoi pas celui d’une grande partie des Juifs d’URSS vers le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou, pour les plus « dangereux », la Sibérie.

On évoqua ce projet, en cette nuit du 28 février au 1 er mars 1953, un verre à la main. Pour les quatre invités de Staline, le sujet était délicat. Ils étaient opposés à l’opération non par humanité, mais parce qu’ils craignaient leur propre disgrâce. Ils connaissaient en effet, pour en avoir été si souvent complices, les ressorts des purges staliniennes : elles avaient toujours Cette fois, le prétexte en était les soi-disant menées d’une bande de médecins constituant le bras armé d’un « lobby juif international » manipulé par les Etats-Unis. Et, comme Staline n’avait jamais lésiné sur les listes de « comploteurs », « traîtres » et autres « chiens enragés » dont l’élimination s’avérait selon lui nécessaire, le pire était à craindre pour les principaux suspects. Ils étaient tous pourtant de bonne famille soviétique, mais leurs « manipulateurs » judéo-américains étaient supposs les avoir retournés et convaincus d’empoisonner l’élite de la révolution, alors que, selon l’antienne officielle, celle-ci arrivait presque à bon port. Après les arrestations et les premiers interrogatoires, on préparait un nouveau procès à grand spectacle dont la partition était bien connue, avec la confession des « coupables » à la face du monde, suivie d’une condamnation qu’ils accepteraient comme une absolution et, pour laver le crime, une balle dans la nuque pour les meneurs, le goulag pour les seconds couteaux, leurs femmes, enfants, frères, cousins et amis. Le maréchal et chef des armées Boulganine devait préparer des transferts massifs... et pourquoi pas celui d’une grande partie des Juifs d’URSS vers le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou, pour les plus « dangereux », la Sibérie.

Vers 22 heures, un véhicule du Kremlin apporta le courrier et des dossiers. Le chef des gardes de service, Lozgatchev, hésita encore mais finit par se résoudre à entrer dans la petite salle à manger. Une fois la porte ouverte avec précaution (le maître avait horreur d’être surpris en petite tenue),) ! comprit pourquoi on ne l’avait pas appelé de la journée : Staline gisait sur le tapis, en maillot de corps et son pantalon de pyjama noyé d’urine. Lozgatchev se précipita et constata qu’il était vivant, mais incapable de parler. Le colonel Starotsine et la gouvernante Boutouzova furent appelés à la rescousse. On transporta le malade sur le canapé, puis sur un autre, dans la grande salle à manger, pièce plus aérée.

On était en URSS, sous Staline. Même dans un moment aussi crucial, il n’était pas question d’initiative personnelle, pas même pour faire ce que tout individu normal aurait fait en pareil cas. C’est pourquoi, au lieu d’appeler un médecin ce qui aurait pu être mal interprété en plein complot des « blouses blanches » , Lozgatchev téléphona d’abord à son supérieur direct, le chef de la Sécurité d’Etat (MGB), Ignatiev. Ce dernier décida lui aussi d’agir avec précaution : tandis que Starotsine appellerait Beria et Malenkov, lui-même se couvrirait du côté de Khrouchtchev. Malenkov et Khrouchtchev contactèrent à leur tour Boulganine. Les trois hommes furent d’avis de s’en remettre à Beria. Mais on n’arrivait pas à le joindre : peut-être nouvelle démarche auprès de Malenkov. Celui-ci se laissa fléchir, appela Beria et Khrouchtchev, qui s’en remirent au ministre de la Santé Tretiakov. Celui-ci dépêcha enfin une équipe médicale, conduite par le professeur Loukomski. Elle arriva sur place le 3 mars à 7 heures du matin, quarante-huit heures après le malaise de Staline.

A 3 heures du matin, soit sans doute plus de vingt heures après le malaise de Staline, Beria et Malenkov étaient à son chevet. Il semblait dormir, ses râles pouvant passer pour des ronflements. Si bien que Beria crut (ou fit comme s’il croyait) qu’on l’avait dérangé pot,&r rien. Il rabroua les gardes qui insistaient pour qu’on appelle un médecin.., et s’en alla, toujours suivi du corpulent Malenkov. Beria avait sans doute déjà compris que le maître de l’Union soviétique ne s’en sortirait pas si on le laissait sans soins. Or, il avait mieux à faire que d’essayer de le sauver. Le pouvoir allait être vacant et mieux valait s’en préoccuper. Lui et les trois autres membres du Politburo mobile allaient passer les jours suivants en intenses tractations pour se le partager, renforcer leurs positions et tenir leurs rivaux potentiels à l’écart. Et, comme il y avait assez de quatre crocodiles dans le même marigot, les gardes et domestiques de Kountsevo se virent intimer l’ordre de ne rien révéler de ce qui se passait... et de laisser dormir tranquille le camarade Staline.

Lozgatchev et ses hommes restèrent donc seuls avec leur maître agonisant. Une journée supplémentaire passa sans qu’aucun médecin ne soit appelé. Finalement, les hommes du MGB et Maria Boutouzova, de plus en plus inquiets, tentèrent une dernière fois de soustrère au peuple le décés du Dictateur ; ils déclarèrent avoir trouvé la montre de Staline près de son corps. Elle était cassée et marquait 6h30 nouvelle démarche auprès de Malenkov. Celui-ci se laissa fléchir, appela Beria et Khrouchtchev, qui s’en remirent au ministre de la Santé Tretiakov. Celui-ci dépêcha enfin une équipe médicale, conduite par le professeur Loukomski. Elle arriva sur place le 3 mars à 7 heures du matin, quarante-huit heures après le malaise de Staline.

En présence des Quatre, mais aussi de Molotov, Mikoïan, Kaganovitch, Vorochilov et bientôt Svetlana et Vas$ili, fille et fils de Staline, les praticiens` tremblant de peur se mirent au travail, déshabillèrent le malade, lui retirèrent son dentier, l’auscultèrent en détail. Le pouls et la tension étaient faibles, la partie droite du corps paralysée, la partie gauche agitée de tremblements. Dès ce moment, le diagnostic fut pessimiste : Staline avait été victime d’une hémorragie de l’artère cérébrale gauche d’une telle gravité qu’on pouvait déjà être sûr qu’il ne pourrait plus jamais travailler. On administra du sulfate de magnésium (pour un lavement) et on posa des sangsues derrière l’oreille gauche. Puis, aussi effarant que cela puisse paraître, les grands pontes se retirèrent, laissant derrière eux un neurologue, un généraliste et une infirmière. Le malade se voyait prescrire.., du repos et une diète.

En fin de journée, les membres du Politburo rentrèrent au Kremlin. Beria se sentait pousser des ailes et commençait à avancer sa main vers le sceptre du « tsar rouge ». Dans l’après-midi, le comité central du Parti, le Conseil des ministres et le présidium du Soviet suprême s’assemblèrent pour régler la succession. Trois cents personnes furent alors informées de la situation réelle. Le vieux chef fut (respectueusement) déchargé de ses fonctions de secrétaire général et de président du Conseil des ministres. On n’osa pas le rayer de la liste des membres du Politburo. L’intérim fut confié à Malenkov, avec Molotov (dont c’était le grand retour), Boulganine et Kaganovitch comme adjoints. Beria était renforcé dans ses fonctions de responsable de la sécurité et de l’intérieur. Avec Malenkov et Khrouchtchev, il se voyàit en outre confier la tâche de « classer » les papiers de Staline. Les trois hommes se mirent au travail sans attendre, ouvrant les coffres les plus secrets et détruisant tout ce qui pouvait les impliquer dans les purges passées et en cours. La déstanilisation avait commencé alors même que Staline respirait encore.

Alors que depuis la matinée du 4 mars les radios avaient rendu publique sa « maladie », elles purent monter le niveau d’alerte d’un cran : elles annoncèrent à partir de l’aube du 5 que sa vie était « en danger ». A Kountsevo, Staline semblait toujours dormir sur son sofa, ouvrant parfois les yeux, émettant quelques grognements mais ne pouvant répondre le moindre mot à ceux qui lui murmuraient doucement à l’oreille. Vit-il tous ceux qui passèrent un moment à son chevet, entre deux réunions au Kremlin ? Sa fille s’en dit plus tard persuadée : « [Un moment], il ouvrit soudain les yeux pour envelopper tous ceux qui l’entouraient, déclara-t-elle. Ce fut un regard horrible, entre la démence et le courroux, plein d’horreur face à la mort et aux visages inconnus des médecins penchés sur lui.

Ce regard nous enveloppa tous en une fraction de seconde. Et alors [...], il éleva la main gauche ; on aurait dit qu’il indiquait quelque chose là-haut, ou qu’il nous menaçait tous. Le geste était incompréhensible. » Le recueillement des témoins fut également troublé par Vassili Staline. Général d’aviation et ivrogne notoire, il avait totalement perdu le contrôle de lui-même, accusant les Quatre d’avoir « tué » son père. Il fallut l’autorité de Vorochilov et les gestes amicaux de Khrpuchtchev pour le calmer. 

Du désarroi du fils mal-aimé, des déclarations postérieures d’un garde qui n’avait rien vu mais prétendait tout savoir et du simple fait que sa mort arrangeait beaucoup de monde est née la thèse de l’assassinat du dictateur. Il est loin d’être prouvé. On en a évidemment accusé Beria, celui que le vojd avait présenté à Roosevelt en disant : « C’est notre Himmler. » Mais le chef de la Sécurité, mis sous surveillance par Staline depuis plusieurs années, n’avait sans doute pas les moyens de fomenter un tel attentat, et notamment aucune influence sur le MGB et le personnel de maison de Kountsevo. Même s’il s’exclama devant témoin : « Je l’ai eu ! », rien ne vient étayer l’hypothèse d’une autre responsabilité que celle d’avoir laissé faire la nature en retardant les secours au malade. L’autopsie allait montrer que l’hémorragie vasculaire massive avait été aggravée par l’état général de Staline : il souffrait d’une artériosclérose du cerveau (ce qui fut gardé secret pendant des années). Compte tenu de l’état de la science en 1953, il n’aurait probablement pas résisté à une opération. Dans tous les cas, sa carrière politique aurait été terminée.

Au matin du 5 mars 1953, Staline entra par étapes dans la nuit éternelle : haut-le-coeur, difficultés à respirer, vomissements de sang, collapsus à répétition, complications cardiaques et étouffements. C’est devant un public nombreux, famille, nomenklaturistes, hommes du MGB, domestiques et médecins, que le « petit père des peuples » rendit (enfin !) son dernier soupir.

Il était 9h50. Ses compagnons et ses enfants embrassèrent son visage cyanosé. Beria s’agenouilla pour lui baiser la main. Le monde apprit la mort de Staline le lendemain matin. La vague d’émotion, les crises de larmes et d’hystérie, les dithyrambes que déclencha la nouvelle ne peuvent plus être compris aujourd’hui. En France, la Chambre des députés observa une minute de silence. Jacques Duclos, secrétaire général par intérim du parti communiste, ordonna des arrêts de travail dans les usines et donna rendez-vous à ses troupes au Vélodrome d’hiver pour un « Vél d’Hiv de deuil » (sic). Le Monde commenta gravement « La mort du maréchal Staline », tandis que le titre de L’Humanité, sur trois lignes, rendait compte d’un « DEUIL DE TOUS LES PEUPLES qui expriment dans le recueillement leur immense amour POUR LE GRAND STALINE ». Quelques jours plus tard paraissait à la une des Lettres françaises un fameux portrait du défunt par Picasso qui provoqua une brûlante polémique et une humiliante autocritique du directeur de la revue, Louis Aragon.

En Union soviétique, c’est peu dire que la stupeur et la tristesse étreignirent quelque 200 millions d’individus désormais orphelins de leur vojd. L’émotion fut même ressentie au goulag, et pas seulement pour ce qu’elle pouvait signifier d’espoir pour les détenus. Des dizaines de milliers de personnes éplorées défilèrent devant le corps embaumé exposé dans la salle des Colonnes de la Maison des syndicats de Moscou, là même où s’étaient déroulés les grands procès. Le 9 mars, après qu’une bousculade de rue eut fait plusieurs centaines de victimes, la dépouille de Joseph Staline fut conduite en grande pompe à sa dernière demeure : le mausolée de la place Rouge où il devait reposer aux côtés de Lénine, dont il était con%idéré depuis trente ans comme le « génial successeur ». La propagande soviétique annonça que 5 millions de citoyens en pleurs bordaient les rues ce jour-là. L’exagération manifeste du chiffre ne retire rien à l’exceptionnelle importance de la foule qui assista aux funérailles.

En mars 1953, rares étaient ceux qui connaissaient ou même se doutaient de l’ampleur de la face noire de l’ceuvre du « jovial Géorgien » qui laissait derrière lui la plus grande traînée de sang et de larmes de l’histoire : hors Seconde Guerre mondiale, on lui doit au bas mot 20 millions de morts à répartir entre les déportations, les purges, les assassinats individuels ou de masse et les famines voulues et/ou non secourues. Ceux qui pleuraient sincèrement leur « guide », « petit père des peuples », le « meilleur ami des enfants », le « très puissant et très sage », ne voyaient en lui que le leader d’une révolution qui avait sorti la Russie du Moyen Age et vaincu le fascisme au prix de sacrifices inouïs.

Le voile sur les crimes du « diable rouge » ne se dissipa que progressivement. Mais, malgré la libération de nombreux prisonniers (dont les « blouses blanches »), l’élimination violente de Beria (décembre 1953), le rapport Khrouchtchev (février 1956), l’affichage provisoire d’un bolchevisme souriant et l’expulsion de sa momie du mausolée (31 octobre 1961), l’Union soviétique et la Russie n’en avaient de toute façon pas fini avec Joseph Staline.

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