Spectacle et politique : les liaisons dangereuses.

Dimanche 9 mars 2014 // La France

Les récentes affaires Dieudonné et Julie Gayet qui empoisonnent la vie politique française mettent en lumière les rapports ambigus que nos dirigeants entretiennent avec le monde du spectacle. Bienvenue au bal des hypocrites.

C’est comme si, aux provocations de Dieudonné, le chef de l’État avait répondu par une autre provocation, l’air de dire : « Je suis le chef et mon scandale peut être aussi grand que le tien ! » Avec une différence de taille toutefois.

L’histoire retiendra d’abord les impacts de la liaison du chef de l’État avec une actrice en mal de notoriété, bien plus que l’épiphénomène Dieudonné M’Bala M’Bala. Par ailleurs, si le pouvoir a réussi à faire taire l’humoriste (jusqu’à quand ?), il va avoir du mal à relustrer l’image de la fonction présidentielle qui s’est un peu plus dégradée aux yeux des Français et à l’étranger. Enfin, si l’humoriste peut jouer sur le registre de la victimisation et se dire sacrifié sur l’autel de la « bien-pensante » (aux États-Unis, la liberté d’expression est un fondement constitutionnel) ; rien de tel pour le chef de l’État car son acte est bel et bien délibéré, volontaire. Il n’a d’autre solution que d’assumer son choix et l’intégralité de ses conséquences.

Rejeter la faute sur une presse people (quelle que soit l’estime qu’on lui porte) n’est qu’une posture. Au moins le magazine Closer n’a-t-il pas versé (pour une fois) dans la mièvre hypocrisie qui constitue le pain quotidien du microcosme journalistique parisien. À l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, il n’a pas brisé de tabou : la relation Hollande-Gayet était un secret de polichinelle comme était celui de la liaison de Valéry Giscard d’Estaing avec Marlène Jobert puis avec la photographe Marie-Laure de Decker, de François Mitterrand avec Dalida et Françoise Sagan, de Jacques Chirac avec Claudia Cardinale, etc.

LÉGITIMITÉ POLITIQUE

Les présidents de la République perpétuent-ils la tradition de nos bons rois avec leurs favorites ? En fait ils répondent à un besoin réciproque. La politique se nourrit du spectacle et réciproquement. Les deux systèmes s’alimentent mutuellement et chacun emprunte beaucoup à l’autre. Mais les politiques ont un besoin irrépressible de s’entourer des artistes pour asseoir leur légitimité politique, dépasser les clivages, donner le sentiment de s’ouvrir aux autres, à la diversité... S’entourer d’artistes, d’acteurs, de chanteurs, c’est aussi donner l’image de l’ouverture sur les arts et la culture ; c’est aussi paraître proche des gens... C’est ainsi que, dans l’histoire récente, Roger Hanin (son beau-frère), Renaud, Dalida et bien d’autres ont soutenu François Mitterrand. Jacques Chirac a reçu le soutien de Johnny Halliday, Mireille Mathieu, Hugues Aufray, Liane Foly, Line Renaud, Muriel Robin, Henri Salvador, Yves Duteil etc. pendant ses campagnes de 1988,1995 et 2002. Vincent Lindon et François Berléand ont ouvertement apporté leurs suffrages à François Bayrou quand Christian Clavier, Jean Reno, Alain Delon, Gérard Depardieu, Michel Sardou et Johnny Halliday ont donné leur voix et aussi payé de leur personne pour la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012.

François Hollande peut, sans doute, encore compter sur les chanteurs Yannick Noah, Michel Delpech, Juliette Gréco, Benjamin Biolay, Cali, Higelin, Bénabar et sur les comédiens Jeanne Moreau, Christophe Malavoy, Charles Berling, Pierre Arditi, Jacques Weber, Dominique Blanc, Macha Méril, Fanny Cottençon, Éva Darlan, Josiane Balasko et Gérard Darmon. Quant à Marine Le Pen, elle a pu rallier Brigitte Bardot (soutien indéfectible de son père) et l’humoriste Jean Roucas. Mais elle s’est éloignée de Dieudonné dont la fille, Plume, est la filleule de Jean-Marie Le Pen...

D’un point de vue pratique, la proximité avec le monde du spectacle peut faciliter la campagne. Bernard Murat, patron du théâtre Édouard-VII et ami de François Hollande, lui a déjà prêté `sa scène pour une réunion avec des artistes, en septembre 2011. Il lui a aussi ouvert son carnet d’adresses...

PRÉJUDICE POUR L’ARTISTE

De l’autre côté, les artistes ont besoin aussi des politiques, ne serait-ce que pour mieux les railler, les égratigner. Certains en ont fait leur fonds de commerce, parfois de père en fils. Cette proximité permet aussi à certains artistes de relancer leur carrière car, être proche du pouvoir, c’est parfois obtenir quelques commandes, gratter quelques avantages, gagner en notoriété, surtout quand le bon poulain vient à décrocher la timbale. Cependant, être dans le camp du vainqueur n’exonère pas des coups du sort. Il arrive que le soutien devienne préjudiciable à l’artiste. Ainsi, ceux qui ont soutenu Nicolas Sarkozy en 2007 ont-ils vu leur carrière marquer un coup d’arrêt : Faudel, Doc Gynéco et Mireille Mathieu ont disparu des écrans radar français. Pour les deux premiers, la sanction a été quasi immédiate, car leur public n’a pas compris cet engagement. En réalité, un artiste indiscutablement installé, qui a un public structuré et soudé, conserve son audience.

La proximité d’un artiste et d’un politique permet également quelques petits arrangements entre amis, notamment pour débloquer un dossier juridique ou fiscal. Leur notoriété a, un temps, permis à Chantal Goya, Florent Pagny, Johnny Halliday, Yannick Noah, Doc Gynéco entre autres, de tempérer l’ardeur du fisc, avant que celui-ci, en cas de récidive, ne devienne plus contraignant. En novembre 2013, Charles Aznavour n’a-t-il, pas avoué avoir versé de l’argent à des partis politiques de tous bords en échange de faveurs fiscales (émission tout et son contraire diffusée le 12 novembre 2013 sur France Info) ?

Foin d’hypocrisie donc. Les artistes, qu’ils soient cinéastes, humoristes, chanteurs ou acteurs, et les politiques font, quoi qu’on en dise, partie de la grande famille du spectacle. Et ça n’est pas près de s’arrêter.

À l’étranger aussi

À l’étranger aussi, les gens du spectacle s’affichent avec les politiques, plus sulfureux que les nôtres : les chanteuses Nelly Furtado, Mariah Carey et l’actrice-mannequin Vanessa Hessler (égérie de l’opérateur Alice) ont « fricoté » avec la famille Kadhafi. Idem pour Sean Penn et Oliver Stone avec le dictateur Hugo Chavez, pour Gérard Depardieu et Steven Seagal avec Vladimir Poutine, pour Naomi Campbell avec Charles Taylor (Liberia), pour Hilary Swank avec Ramzan Kadyrov (Tchétchénie) ou encore pour le basketteur Dennis Rodman avec le régime nord-coréen (Kim Jong-un)... Ce qui entame parfois leur notoriété.

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