Mediapart

Souleymane Bachir Diagne : penser l’islam sans phobie.

Par Antoine Perraud

Mardi 18 mars 2014 // La Religion

Peut-il y avoir une pédagogie de la tolérance vis-à-vis de l’islam, sciemment ou inconsciemment confondu avec l’islamisme dans l’Occident déboussolé ? Le pédagogue approprié serait alors le philosophe sénégalais formé en France et enseignant à New York, Souleymane Bachir Diagne...

Né en 1955 à Saint-Louis du Sénégal, normalien, agrégé de philosophie et docteur d’État, Souleymane Bachir Diagne a enseigné pendant une vingtaine d’années à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, avant d’accepter un poste à Northwestern (Chicago), puis à Columbia (New York). Les éditions Philippe Rey republient l’un de ses maîtres livres : Comment philosopher en islam ?

À Mediapart, nous prisons ce penseur rigoureux, libre et tolérant. Nous l’avions déjà sollicité en 2010 pour analyser avec deux autres universitaires, Nonna Mayer et Philippe Rygiel, la peur et la défiance à l’encontre de l’islam dans le monde occidental. En 2012, au lendemain de l’exécution par la police de l’assassin Mohamed Merah à Toulouse, nous avions recontacté Souleymane Bachir Diagne, qui nous avait parlé sans concession de sa vision d’une France renfermée alors en pleine campagne présidentielle.

Aujourd’hui, ce philosophe, épistémologue et logicien, plurilingue et pluriculturel, ce symbole du métissage et d’un islam ouvert, est interrogé sur sa perception de l’islamophobie et sur sa conception de la religion, avec l’aide de Françoise Blum du CHS (Centre d’histoire sociale du XXe siècle : lire en “Boîte noire”). Dans la première vidéo ci-dessous, il revient sur le climat intellectuel ayant produit une “islamophobie savante”, sur l’inquiétude d’une société française en crise, peinant à accepter sa nature multiethnique et multiculturelle. Est évoquée la laïcité comme paravent d’un travail de sape islamophobe, à l’extrême droite comme chez une gauche surchauffée. L’islam est néanmoins questionné pour ses rapports à la démocratie, à la laïcité et pour sa capacité à être une religion pluraliste. Enfin, Souleymane Bachir Diagne est interrogé sur la “charia” et sa place ou non dans une constitution. Il est fait mention dans cette vidéo d’Adullahi Ahmed An Na’im, né au Soudan en 1946, qui enseigne aujourd’hui aux États-Unis d’Amérique, à l’université Emory (Atlanta).

Dans la seconde vidéo (ci-dessous), Souleymane Bachir Diagne explique qu’il n’y a jamais eu d’islam monolithique. Il se livre à une synthèse lumineuse en remontant aux premiers successeurs du prophète au VIIe siècle. Il déclare même : « Si vous dites “la charia” et que vous avez trois musulmans, ils se comporteront comme les partis d’extrême gauche, c’est-à-dire qu’ils vont se diviser en trois petits partis très rapidement ! » Le philosophe revient ensuite, dans sa profondeur historique et son halo de sens, sur le mot “salafisme” comparé avec un deuxième pôle : le soufisme. La vidéo se clôt sur la question du recours aux armes et sur le rapport au djihad.

Dans la troisième et dernière vidéo, Souleymane Bachir Diagne illustre les différentes lectures possibles du Coran (littéraliste et philologique), en prenant pour exemple ce qu’il appelle la sourate « du pluralisme » (chapitre V, verset 48). Il souhaite qu’une compréhension de l’islam puisse être entreprise à partir de ce texte, tout en convenant que le Coran permet des exégèses opposées. Il récuse donc toute démarche purement apologétique, mais prétend lire à partir d’un « foyer de sens » irradiant l’ensemble du texte. Interrogé sur la notion de “Coran incréé” (objet de la dictée même de Dieu), Souleymane Bachir Diagne se réfère au magnifique roman du Sénégalais Cheik Hamidou Kane publié en 1961 : L’Aventure ambiguë, avant de bifurquer sur son expérience d’enseignant examinant, à New York, le Coran, susceptible d’une étude textuelle même s’il est considéré comme un texte révélé. Pour finir, le philosophe est interrogé (à 15 min) sur un possible phénomène de désislamisation dans le monde (sur le modèle de la déchristianisation), puis (à 17’15) sur son rôle social en tant qu’intellectuel musulman éclairé...

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