Sortir de l’écono-mystification.

Lundi 9 septembre 2013 // La France

Drapeau de FranceVoilà donc plus de trente ans que Jean-Pierre Dupuy (avec son complice Paul Dumouchel) s’est imposé dans le champ de notre réflexion en bouleversant tous les cadres et les concepts fondamentaux de la modernité intellectuelle. Dès 1979, j’ai ressenti, malgré certaines déficiences culturelles de ma part, qu’il nous offrait des clés d’intelligibilité de la réalité sociale, forgées grâce à René Girard et un savoir qui intégrait de multiples disciplines, scientifiques et épistémologiques. Déjà il s’agissait d’affronter l’intouchable monstre économique, économique, protégé de toutes les critiques grâce à une imparable assurance dogmatique et par son identification à la marche même du monde. On ne pouvait rien contre la marche du progrès. D’autant que le libéralisme était en train de se débarrasser de la contradiction violente du communisme soviétique. Il y avait donc un provocation dans la dénonciation de l’économisme renvoyé à l’enfer des choses (1). Seul un François Perroux était en mesure de ratifier pareil jugement. A la suite d’un livre où j’avais mentionné l’enfer des choses, il m’écrivait, fort de son autorité que le libéralisme économique était intellectuellement inconsistant. Tout simplement ! Aujourd’hui encore, un tel verdict semblerait ahurissant à la plupart des gens qui croient dur comme fer qu’il est notre destin sans alternative possible.

La meilleure preuve n’en est-elle pas que le politique s’est complètement résigné à une subordination absolue face à l’économie ? C’est d’ailleurs pour cela que Jean-Pierre Du-puy s’est décidé à écrire son essai, littéralement mortifié par une abdication qui lui paraît honteuse.(2) Lorsque M. Mario Monti, le successeur de Berlusconi, réclame, en accédant au pouvoir, « un peu de temps aux marchés pour former son équipe et mettre en oeuvre un programme d’austérité », il avoue la déshérence du politique face à la souveraineté de ces marchés. Mais d’où vient donc cette révérence, en quoi cette toute puissance peut-elle se légitimer ? L’audace et le courage de notre contradicteur consistent presque à ridiculiser le monstre : A quoi peut bien se référer ce pluriel, les marchés, sinon aux multiples tentacules enchevêtrés de cette grosse bête stupide et sans nerfs, qui s’affole au moindre bruit et réalise cela même qu’elle anticipe avec terreur, qu’on appelle aussi le marché mondialisé ? » Ainsi serions-nous en présence d’un fantasme que les hommes, en position de pouvoir, dotent d’une force extraordinaire, d’autant qu’ils se couchent littéralement devant lui ! On rétorquera à coup sûr que cette charge relève d’un paradoxe extrême, qui, au demeurant, nous laisse démunis devant les défis qui nous écrasent et il est vrai que le livre savant et subtil de Jean-Pierre Dupuy ne nous dit à peu près rien des analyses qui accablent nos journaux. Rien sur les dettes souveraines, rien sur les politiques de restriction budgétaire, l’augmentation des impôts, le protectionnisme, les échanges déséquilibrés entre nations développées et pays émergents. Alors qu’on s’attendrait avec un tel contempteur féroce de l’orthodoxie libérale à un appel à la révolte contre les puissances financières, c’est à la défiance à l’égard des slogans belliqueux que nous sommes invités. La démarche de celui qui s’est déjà distingué comme théoricien du catastrophisme éclairé (3) déconcerte de prime abord, car la polémique conceptuelle qu’il nous propose est d’un autre ordre, au fond bien plus déstabilisateur. Elle consiste à pénétrer l’univers de l’économie du regard le plus transperçant, celui de la métaphysique et même de la religion, à la manière d’un disciple de René Girard qui sait qu’aucune analyse faisant l’économie du sacré et de ses métamorphoses n’est apte à percer4écorce des choses et les énigmes anthropologiques. Cela suppose une véritable conversion épistémologique, qui n’aurait pourtant pas surpris les plus profonds penseurs, d’Adam Smith à Friedrich Hayek en passant par John Maynard Keynes. Tous savaient que les modèles de la mécanique rationnelle et de la thermodynamique étaient inadéquats à rendre compte des phénomènes économiques, sauf à ne s’intéresser qu’à la loi de l’offre et de la demande, qui est trop simpliste pour donner l’idée de la complexité des échanges.

Mais évoquer le bond spéculatif dans lequel nous entraîne Jean-Pierre Dupuy ne dispense pas de suivre, de la façon la plus précise, son parcours étonnant, passionnant, que j’espère avoir compris pour l’essentiel, sans être capable d’en donner le moindre résumé. Ce serait une prouesse possible à celui qui aurait autant de connaissances et de maîtrise du sujet que lui ! L’alliance des disciplines les plus diverses lui permet de rendre intelligible une énigme qui renvoie au mystère du temps, à l’apocalypse, à la foi, au calvinisme, au maître ouvrage de Max Weber, dont nous ne soupçonnions pas les difficultés d’interprétation et qui conduisent à s’aider de la philosophie et de la littérature. La mauvaise foi de Sartre et L’étranger de Camus nous sont plus précieux pour comprendre la crise mondiale que tant de gloses conformistes.

La colère et la honte qui sont à l’origine du livre se comprennent mieux encore lorsqu’on a saisi la structure métaphysique d’une économie qui ne tient que par ses choix fondamentaux. Le cynisme moral qui veut que les vices privés tournent à l’avantage du progrès général, lorsqu’on le met à la question, révèle une perversion non seulement des sentiments mais de l’ensemble de l’ethos du corps social.

Quand Milton Friedmann entend que les mécanismes spontanés du marché produisent une régulation en l’absence de toute direction centrale, il dessine explicitement un type de société où il n’est plus nécessaire « que les gens se parlent ni qu’ils s’aiment ». Quand l’imperium économique a réduit à néant l’espace politique et la simple sociabilité, on perçoit l’absurdité criminelle du système. Absurdité qui éclate encore avec la panique qui s’empare de ce système, lorsque les crises s’emballent du fait de lui-même. Jean-Pierre Dupuy nous entraîne décidément très loin, en nous persuadant de l’échec patent d’une pensée économique qui se méconnaît elle-même. L’heure est venue de retrouver la dimension prophétique du politique à l’encontre de toutes les fatalités.

Q (1) Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel - « L’enfer des choses, René Girard et la logique de l’économie », Seuil, 1979. L (2) Jean-Pierre Dupuy - « L’avenir de l’économie », Flammarion, prix franco : 23 €.
Q (3) Jean-Pierre Dupuy - « Pour un catastrophisme éclairé », Seuil, 2002. Réédition Point Seuil 2004 - prix franco : 11 €.

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