Siméon de Bulgarie : Le dur métier de roi.

Jeudi 26 février 2015 // L’Europe

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Le 28 août 2013, Siméon II de Bulgarie fit le constat qu’il était roi depuis soixante-dix ans. Ces décennies passées au service de sa patrie font l’objet d’un livre que les princes-prétendants de diverses familles royales auraient avantage à méditer. Ils y trouveront, comme les autres citoyens, des leçons de morale et de politique qui permettent de comprendre ce qu’il en est du dur métier de roi.

Fais ce que tu dois !

L’impératif kantien est rarement respecté dans la classe politique. On agi dans son propre intérêt, selon son désir de puissance, au lieu de servir la respublica. Dans certains pays, que je ne nommerai pas, il arrive que des princes héritiers informés des devoirs de leur charge historique renoncent à agir par peur ou paresse. Les flatteries des mondains et les charmes de ce que le défunt comte de Paris appelait la café sociely leur permettent de garder une estime de soi réduite à son minimum et bientôt illusoire. Leurs fidèles se désespèrent et le peuple a tôt fait de les oublier...

Le roi Siméon est à l’opposé de ces démissions. Sa personne, sa vie familiale et son action politique disent qu’il est l’homme de la rectitude - une rectitude éclairée et adoucie par une ardente foi religieuse. Il n’a pas eu besoin de professeurs et de livres pour comprendre, très jeune, que l’histoire est tragique.

Le roi Boris, son père, est mort semble-t-il d’une crise cardiaque le 28 août 1943 quelques jours après une rencontre avec Hitler au cours de laquelle il avait opposé au Führer un double refus : la déportation de ses compatriotes juifs et l’envoi de troupes bulgares sur le front de l’Est. Devenu roi à l’âge de six ans, Siméon dut subir avec sa famille les bombardements alliés de Sofia et du palais de Vrana puis le coup d’État communiste du 9 septembre 1944, l’assassinat de son oncle Kyril et d’une centaine de personnalités, l’exil après le référendum du 8 septembre 1946. Avec sa mère et ses soeurs, il partit pour l’Égypte et commença ses études à Alexandrie puis la famille s’installa en Espagne et le jeune roi poursuivit sa scolarité au lycée français de Madrid.

Siméon est le petit-fils du roi Victor-Emmanuel d’Italie et de la princesse Hélène du Monténégro, son grand-père Ferdinand 1er roi des Bulgares était lui-même le fils de Clémentine d’Orléans, princesse de France (1817-1907) qui avait épousé un prince de Saxe-Cobourg. Ce patriote bulgare est de toute évidence un fils de la vieille Europe, qui porte sa mémoire et parle plusieurs de ses langues. Il aurait pu se satisfaire de cette belle généalogie, vivre de ses rentes ou, à défaut faire commerce de son nom et de la vente de titres de fantaisie. Tel ne fut pas le cas.

Tout en évoquant ses études et sa vie d’adulte, Siméon énonce les principes qui l’ont guidé : ne jamais être un parasite social, gagner sa vie par ses propres efforts pour ne pas dépendre des héritages, être toujours comme le peuple pense que l’on est. Il y a gagné une réputation de personnage d’autant plus ennuyeux et distant que sa vie a été exempte de scandales et de vaines glorioles !

De fait, le roi des Bulgares s’est marié en 1962 avec une jeune espagnole qui est toujours à ses côtés alors que tant de beaux mariages princiers se sont terminés par des divorces. Il a assuré l’existence matérielle de sa famille, visité maints pays et beaucoup observé. Cela aurait pu suffire à sa dignité d’homme. Mais Siméon n’a jamais oublié un instant qu’il était roi. Chassé par les communistes, condamné à un exil qui semblait irrémédiable, il ne lui restait plus qu’un titre symbolique mais il a voulu assumer dans toute la mesure du possible sa fonction. Comment ?

De la façon la plus simple qui soit par le service rendu. Il aidait tous les Bulgares qui le sollicitaient : bourses d’études, aides pour les soins médicaux, démarches... Lorsque le gouvernement communiste déclencha une violente campagne de bulgarisation des citoyens turcophones, beaucoup de ceux-ci prirent le chemin de l’exil en 1984 et le roi apporta son aide aux réfugiés regroupés dans des camps de transit. Siméon agissait alors sans espoir de retour, par simple amour pour les hommes et les femmes de son peuple.

S’ils n’en sont pas déjà convaincus, les lecteurs de cette autobiographie découvriront que la monarchie n’est pas une institution désuète et que le roi des nations démocratiques n’a pas en charge la seule inauguration des chrysanthèmes. Le roi est celui qui incarne l’idée même de la justice et c’est selon ce souci éminent que le roi Boris sauva deux fois la vie de Georgi Dimitrov une première fois en graciant cet important dirigeant communiste, condamné à mort par un tribunal bulgare ; la seconde fois en obtenant de Hitler que l’homme, accusé à tort de l’incendie du Reichstag, soit acquitté et expulsé vers l’Union soviétique. Revenu en Bulgarie dans les fourgons de l’Armée rouge, Dimitrov ordonna les massacres de 1944 et fit plus tard disparaître le corps du défunt roi. Pour avoir sauvé les juifs bulgares, Boris aurait mérité d’être désigné « Juste parmi les nations » comme cela fut un temps envisagé en Israël. Le souvenir de ce roi intelligent et courageux a été cultivé par maints Bulgares pendant la dictature communiste ce qui explique le mouvement populaire qui s’est porté vers Siméon lorsqu’il a pu revenir dans son pays. Après la domination turque et avant l’emprise communiste, le roi était l’homme des temps relativement heureux.

Ce retour eut lieu le 25 mai 1996. Simeon Borissov Sakskobourggotski - tel était le nom inscrit sur son passeport - évoque avec émotion l’arrivée à Sofia, l’accueil enthousiaste d’une foule considérable puis ses retrouvailles avec l’ensemble du pays. Contrairement à ce qu’affirmaient certains intellectuels anticommunistes, le totalitarisme n’avait effacé ni l’histoire, ni les liens politiques et affectifs qui préexistaient. Une fois libérés, les peuples se sont retrouvés tels qu’en eux-mêmes, pour le meilleur et parfois pour le pire. La Bulgarie n’a pas connu les horreurs de la guerre civile comme la Yougoslavie voisine et elle fut une puissance de paix dans les Balkans. Mais le pays n’a pas échappé à la crise économique et à une forte instabilité gouvernementale.

C’est dans cette situation que Siméon a été amené à prendre ses responsabilités. Il fit plusieurs voyages en Bulgarie, reçut de très nombreux visiteurs et observa un vaste mouvement populaire en sa faveur. Il aurait pu s’en satisfaire. « Ma popularité écrit-il, serait restée la même si je n’avais rien fait. Mais justement je me suis engagé, je me suis fait élire au suffrage universel. Et si je m’étais contenté de jouer le rôle du « roi » sans pouvoir dans lequel on voulait me contenir je reste persuadé que mon niveau de notoriété serait toujours aussi haut aujourd’hui qu’à celle époque ».

Cet engagement ne pouvait aller dans le sens d’une restauration de la monarchie « cette idée n’aurait pas manqué de réveiller un esprit de division et de déstabiliser l’ordre constitutionnel qui venait à peine d’être adopté. » Telle était effectivement la sagesse politique dans cette période de grands effondrements préserver les institutions existantes, malgré leurs faiblesses, c’était renforcer l’État, moyen indispensable de la transition, sans empêcher une évolution politique. Car Siméon « reste persuadé que, lorsque la coupure avec le passé n’est pas trop grande, une monarchie parlementaire, équilibrée, reste le meilleur système politique pouvant garantir à la fois la démocratie et l’unité du pays. »

Au début de l’an 2000, l’idée courut que le roi pourrait être candidat à l’élection présidentielle. Mais le gouvernement inventa une parade juridique ad hominem et, de toutes manières, Siméon ne voyait pas comment il pourrait incarner en même temps la fonction royale et la fonction présidentielle sans créer des ambiguités et de funestes divisions. Le roi explique dans quelles conditions il fut amené à créer le Mouvement national Siméon II (MNS Il) qui remporta les élections législatives du 17 juin 2001 sans cependant obtenir la majorité absolue. L’alliance du Mouvement de Siméon, du Mouvement des droits et libertés soutenu par la minorité turcophone musulmane et du parti des Femmes bulgares permit la constitution d’un gouvernement disposant d’une solide majorité au Parlement.

Une réflexion critique sur la politique suivie est intéressante mais elle concerne surtout les Bulgares. Un plein succès aurait peut-être conduit à un couronnement de la démocratie mais il est inutile de rêver l’histoire qui ne s’est pas faite. La démarche de Siméon de Bulgarie retient l’attention des royalistes parce qu’elle fut politiquement décisive. Il a été montré, concrètement, que la fonction royale peut s’affirmer dans la République puisque celle-ci se définit comme souci primordial de l’intérêt général. L’exercice la tradition dynastique nationale se prépare dans le service rendu au quotidien - l’action de Siméon pendant l’exil - et devient possible lorsque le peuple souverain s’est prononcé. La légitimité dynastique confortée par le dévouement au peuple peut alors devenir pleinement politique par la grâce du choix démocratique. Nous sommes alors dans l’histoire et dans le droit - ce qui ne suffit pas à assurer l’exercice du pouvoir contre tous les périls. Mais il faut savoir risquer, jusqu’au sacrifice suprême.

Devenu Premier ministre, Siméon de Bulgarie s’efforça de résoudre les énormes difficultés intérieures tout en préparant l’adhésion de la Bulgarie à l’Otan et l’intégration de son pays dans l’Union européenne. Il a atteint ces deux objectifs mais les promesses économiques et sociales ne furent pas suffisamment tenues pour que le Mouvement de Siméon puisse remporter les élections de 2005. Siméon démissionna de son poste mais le MNS II et le Mouvement des droits et libertés s’allièrent avec le Parti socialiste arrivé en tête. Cette coalition dura jusqu’en 2009 puis le Mouvement de Siméon fut balayé après huit années de participation au pouvoir.

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