Sexualité et prostitution.

Mardi 5 février 2013 // La France

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La prostitution renvoie généralement à l’idée de relations sexuelles rapides, furtives, dénuées de sentiments, purement pulsionnelles de la part des clients et subies de la part des prostituées. Cela traduit non seulement l’idée communément répandue d’une anomalie dans le développement sexuel des personnes prostituées, mais encore la méconnaissance des compétences nécessaires à l’exercice de la prostitution.

Si le terme sexualité recouvre pour l’essentiel toutes les expressions de la libido, dans un sens, plus restreint il renvoie aux pratiques des individus, pratiques que toute société interroge dans leurs finalités, instituant ce que Foucault appelle un dispositif de pouvoir et de contrôle social. Dans nos sociétés, jusqu’à une période très récente, la finalité assignée à la sexualité étau la reproduction biologique dans le cadre du mariage, érigée en un idéal à atteindre ; tout ce qui s’en écartait était considéré comme anormal, voire comme une perversion. Aujourd’hui, en dépit d’un discours Plus libéral et des transformations de la famille, l’individu qui n’est pas en conformité avec cette norme s’expose à être considéré comme manquant de discernement ou atteint d’un dysfonctionnement psychique ; on invoquera, selon les cas, un défaut de la nature ou un manquement dans l’éducation.

Le sexe serait donc en quelque sorte une donnée brute qui ne pourrait prendre sens que dans un ensemble plus vaste et plus complexe. L’individu est sommé de mettre du sens dans les manifestations multiples d’une donnée biologique, la pulsion sexuelle, ce qui suppose l’existence d’une capacité intellectuelle à le faire ; si le sens est absent ou n’apparaît pas comme intelligible par une majorité, une logique simpliste veut que cette capacité intellectuelle soit défaillante. D’où l’opinion, couramment admise, que les personnes prostituées sont dénuées d’intelligence et d’aptitude à la réflexion. L’intériorisation de ce stigmate faisait dire le plus sérieusement du monde à l’une d’elles, à propos de collègues pas présentes lors des mobilisations contre le projet de loi pour la sécurité intérieure  : « T’as déjà vu une pute intelligente, toi ? »

L’observation et la fréquentation régulière et prolongée des personnes prostituées remettent en cause radicalement ces à priori. Comme nous l’avons souligné, le « monde de la prostitution » est extrêmement hétéroclite. Qu’il s’agisse du sexe des personnes, de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur rapport à la norme, de leur conception de 1’ activité en jeu, de leur passé, de l’entrée dans la prostitution, tout concourt à adopter une posture nuancée pour décrire et comprendre cette population. Il ne saurait exister de paramètre qui permettrait de déterminer une incapacité à la réflexion commune à toutes les personnes prostituées. Comme dans tout groupe social, il existe des profils et des personnalités différents. En l’occurrence, c’est la nature de l’activité qui préside à la construction de cette représentation : le sexe pratiqué hors du cadre légitime, autrement dit affectif, dans lequel il devrait s’inscrire serait incompatible avec l’existence d’un comportement rationnel et sensé, ce que résume Judith Trinquart, auteur d’une thèse de médecine sur la prostitution, lorsqu’elle diagnostique un « effet confusionnant engendrant une paralysie de la capacité d’analyse. du phénomène prostitutionnel et de ses conséquences. »

La persistance de cette représentation est vécue par les personnes prostituées comme une des plus violentes parmi celles qui contribuent à leur stigmatisation. Si elle concerne essentiellement les femmes, c’est sans doute en raison de la conception encore largement répandue qui veut que l’intelligence féminine soit plus affective que cérébrale.

La plupart des travaux sur la prostitution relèvent d’un réductionnisme qui consiste à ne retenir qu’un profil type de prostituée à partir duquel la population tout entière est catégorisée. Nombre de femmes ne se reconnaissent pas dans ces descriptions et adoptent une attitude méfiante et défensive à l’égard des observateurs de terrain.

La plupart des discours que nous avons recueillis montrent qu’une majorité d’hommes et de femmes analysent avec acuité les divers aspects de leur activité. L’observation in situ nous a permis de découvrir les capacités d’observation, de réflexion et de distanciation indispensables à la pratique régulière de la prostitution.

Outre les différences mentionnées plus haut, une distinction incontournable doit être observée, c’est celle relative à la question du choix : une femme que personne n’a contrainte à se prostituer, une autre que le contexte économique et politique oblige à accepter les dures conditions d’une émigration clandestine et une autre encore qu’on force à travailler dans la rue au bénéfice de proxénètes organisés ont peu de points communs et exerceront de façon différente’. Cette question du « choix », généralement niée par ceux qui sont amenés à s’occuper de personnes prostituées, y compris par certains travailleurs sociaux qui les côtoient, est essentielle à la compréhension de l’attitude et du comportement adoptés.

Contrairement à ce que pensent la majorité des gens, les personnes prostituées n’acceptent pas tout ce que leurs clients leur demandent. La plupart d’entre elles refusent certaines pratiques, mais aussi un grand nombre sélectionnent les hommes qui viennent à elles, selon des critères qui leur sont personnels, comme cette femme qui nous confie : « Moi, je suis quelqu’un qui a beaucoup de principes, ça me permet d’ailleurs de sélectionner ma clientèle, "c’est-à-dire quelqu’un qui vient vers moi et qui me demande c’est combien ?" je ne lui réponds pas, d’abord il faut me dire bonjour. C’est pour imposer un certain respect et une certaine distance, voilà, ça permet de cloisonner.

Face à l’arrogance de certains clients, des femmes se font un plaisir de calmer leurs exigences : « C’est comme le type qui te dit : "Je te paie bien donc je peux jouir deux fois", "Ah non, zézette c’est pas une mitraillette, je suis désolée coco, si tu veux re-jouir, tu re-paies", donc le type qui va se croire le roi de... parce qu’il paie... on dit que dans tous les commerces le client est roi, eh ben chez nous, le client il n’est pas roi.

La distance qui les sépare les unes des autres sur la question de l’entrée volontaire ou non dans la prostitution est exprimée par certaines femmes qui y ont été contraintes quand elles disent ne pas comprendre celles qui revendiquent le droit à l’exercice de la prostitution.

 » Il peut s’agir de critères collectifs, propres à une ethnie, que les autres retiennent aussi, comme cette femme albanaise qui déclare : « On ne fait pas les Albanais ici en France », par crainte que leur activité ne se sache chez elles. Ils et elles refusent ce qui leur semble contraire à leurs valeurs, ou ce qui les choque ou leur fait peur. Cette possibilité de refus est bien sûr conditionnée par le statut et la situation de la personne ; plus une personne est libre et en adéquation avec l’activité qu’elle exerce, plus elle dispose de cette possibilité. Inversement, l’énorme pression qui pèse sur celles qui sont contraintes entrave lourdement l’exercice de ce pouvoir discrétionnaire.

Que ce soit dans les relations privées ou dans la prostitution, la sexualité ne se limite pas à l’acte, sexuel proprement dit, les mots, les regards, les attitudes en font également partie. La question du corps est centrale, le corps considéré dans son ensemble, son entité. Les descriptions qui font état d’un morcellement du corps, de « morceaux » à vendre, de parties tarifées, ne rendent pas compte de la réalité du vécu des personnes prostituées. Le terme corps est très souvent détourné de son sens initial et censé nommer le sexe ; l’expression « vendre son corps » est une aberration du point de vue du sens et constitue une forme insidieuse de dénigrement des personnes prostituées ; elle nie la maîtrise qu’elles en ont, les dépossède de leur intégrité.

La mise en scène du corps
Le corps a une fonction sociale. Il sert d’identifiant pour le monde extérieur, permet d’orienter la teneur des échanges verbaux qui initient la rencontre avec l’autre. Ses caractéristiques naturelles fournissent des indications d’ordre esthétique, la façon de le mettre en scène est une forme de langage qui apporte des précisions sur le statut de la personne. Le corps, qui renseigne l’observateur sur la position de l’individu dans le monde social, est pour Bourdieu un produit social. « Les différences de pure conformation sont redoublées par les différences d’hexis, de maintien, différences dans la manière de porter le corps, de se porter, de se comporter où s’exprime tout le rapport au monde social. [...1 Elles sont redoublées aussi, bien sûr, par l’ensemble des traitements intentionnellement appliqués à tout l’aspect modifiable du corps et en particulier par l’ensemble des marques cosmétiques (chevelure, barbe, moustache, favoris, etc.) ou vestimentaires qui, dépendant des moyens économiques et culturels susceptibles d’y être investis, sont autant de marques sociales recevant leur sens et leur valeur de leur position dans le système de signes distinctifs qu’elles constituent et qui est lui-même homologue d’un système de positions sociales’. »

Tout un chacun met son corps en scène de façon plus ou a moins consciente ; le ou la prostituée le fait sciemment, non seulement pour indiquer son activité, mais aussi pour suggérer une forme d’érotisme recherchée par le client. Les techniques utilisées varient selon la demande à laquelle il ou elle s’expose. Les vêtements portés sont des indicateurs sur le type de préférences physiques et de fantasmes des hommes. L’aspect « femme bourgeoise » adopté par les femmes de l’avenue Foch, par exemple, diffère de celui de femmes travaillant dans des quartiers plus populaires. Les premières sont souvent blond platine, portent des bijoux de valeur, ont un manteau de fourrure, elles arborent les attributs propres à une classe sociale aisée. Les secondes ont un aspect moins sophistiqué, moins porteur de signes extérieurs de richesse’, mais néanmoins très érotisé : jupe courte, bas noirs ou résilles’, décolleté plongeant, maquillage aguichant. Les Africaines qui travaillent sur les Maréchaux se distinguent par des tenues particulières : petit short de dentelle blanc, pull-over, collants opaques et parfois cuissardes. Celles du Bois de Vincennes sont en soutien-gorge à l’intérieur d’une camionnette. Les femmes de l’Est ont souvent des tenues légères et sexy, elles s’apparentent plus à la tenue de beaucoup de traditionnelles.

Parmi les travestis et transgenres surtout les Équatoriennes, Brésiliennes du Bois de Boulogne et les Maghrébines du cimetière des Batignolles ou du boulevard Bessières beaucoup arborent des tenues vestimentaires plus provocantes, très dénudées : string et soutien-gorge sous un long manteau, talons très hauts, maquillage très étudié ; ces tenues s’apparentent à celles des chanteuses de cabaret ou des drag queens, toutes étant inspirées du monde du spectacle. Cet aspect qui peut paraître outrancier, excessif, est sans doute destiné à combler l’espace symbolique et physique qui les sépare d’une femme de naissance. Les transgenres indonésiennes et tahitiennes ont, elles, opté pour une allure distinguée, raffinée : maquillage discret, vêtements de qualité, parfum léger.

Beaucoup-de garçons adoptent une allure sexy, jean serré, débardeur, anneau à l’oreille, cheveux très courts mis en forme avec du gel, blouson de cuir style « aviateur », un look très prisé du milieu gay, comme on peut en rencontrer dans le Marais ou en voir dans les magazines homosexuels.

Khalid, un prostitué de Dauphine, raconte : « Quand on est une pute, on est l’acteur du sexe, on n’est pas l’objet sexuel parce qu’ils ne font pas tout ce qu’ils veulent non plus. [...] J’ai besoin avant de venir sur le trottoir d’être seul, de faire ma sieste, de me concentrer, de savoir que je vais aller baiser, de savoir que je vais aller me mettre debout, de savoir tout ça ; moi j’ai besoin d’une préparation avant de venir, d’une préparation pendant que je me lave, je mets mes lentilles, je me fais mes cheveux, je me mets du fard à joues et tout ça, je suis en train de me déguiser en pute, même dans la tête, [...1 après on sort tout le jeu pendant ces trois heures de boulot, toute la concentration, tout ce qu’on a. [...] Moi je pense qu’il ne faut pas passer juste une heure et après se trimbaler puis prendre le métro pour venir faire la pute, non, il faut savoir qu’on va faire la pute, il faut prendre un moment. »

On retrouve la même perception chez beaucoup de femmes. Fathia confie : « C’est une pièce de théâtre là, je vais me produire dans une pièce de théâtre ni plus ni moins, d’ailleurs, je me déguise, je me maquille. »

La tenue de travail adoptée est aussi fonction de la personnalité, des goûts de la personne et de l’image qu’elle entend donner, du message implicite qu’elle veut faire passer. Cécile, transsexuelle, dit à ce sujet : « Une fille trop bien de sa personne dérange, une femme craspo va accepter tout ce qu’on va lui demander et ça c’est la vérité. Moi, je dis toujours : de toute façon, toute personne attire ce qu’elle doit attirer, le genre que tu donnes attirera des gens. Moi, par rapport au style que j’avais, j’étais toujours sexy, j’ai jamais été vulgos, toujours des petites robes moulantes, toujours avec la petite chaussure avec des petites lanières, il y avait toujours un côté chicos. Moi, je n’avais rien à prouver en tant que pute, une pute ne veut pas dire qu’elle est vulgaire. Tu es là pour être désirée et tout le monde n’est pas attiré par une extravagance totale [...] il en faut pour tous les goûts. »

Sur cette question des goûts des clients, une autre prostituée souligne : « J’ai un maire de Paris, d’un arrondissement de Paris, j’ai des médecins, j’ai des plombiers, j’ai des couvreurs, j’ai des avocats, j’ai des comptables. En fait, j’ai toutes les catégories socio-professionnelles, tous les âges. »

La tenue vestimentaire fait partie intégrante de ce rôle d’acteur dont parle Khalid. On peut donc observer chez les prostitué(e)s divers modes de présentation du corps, tous destinés à attirer les clients au premier regard : il faut produire un effet instantané. Certaines femmes cependant ne sont aucunement apprêtées ; ce sont soit des femmes âgées, qui tiennent à rester discrètes ou qui n’ont pas l’habitude d’adopter des tenues trop connotées sexuellement, soit des femmes contraintes par la nécessité de gagner leur vie ou de rembourser le prix du billet qui leur a été avancé pour quitter leur pays d’origine et qui n’aiment pas ce qu’elles font. De même, certains garçons jeunes en errance, qu’ils soient français ou maghrébins ou encore roumains contraints par un proxénète à l’exercice de la prostitution ne se présentent pas de façon particulière.

Les postures du corps, les façons de se tenir, les démarches sont bien sûr des mises en scène caractéristiques. Là aussi, on peut observer diverses techniques de présentation de soi : démarche langoureuse ou attitude droite et fixe signifiant le défi, position assise, les jambes croisées sur le capot d’une voiture, le corps tourné vers les passants, mouvements et gestuelles significatifs8. Là aussi, ces postures doivent être explicites et immédiatement compréhensibles pour les passants. Il y a une ritualisation de la féminité comparable à celle privilégiée par les publicitaires, analysée par Erving Goffman à partir de photos de magazines féminins. La force de l’image remplace avantageusement le discours ; exploitant la compétence sociale de l’oeil, elle permet une compréhension immédiate, instantanée des rôles de chacun et de la situation qu’ils laissent présager.

Le recours à la chirurgie esthétique a aussi pour finalité la conformité avec les modèles féminins valorisés par les créateurs de mode et la presse féminine : petit nez, forme des yeux en amande, pommettes saillantes, bouche pulpeuse, seins généreux, fesses fermes et rebondies. Certaines femmes s’y sont livrées pour être conformes aux canons de beauté en vigueur, mais ce sont les transgenres qui ont le plus recours à la chirurgie esthétique. Après la prise d’hormones qui va entraîner le développement des seins et la disparition progressive de la pilosité, les transformations du visage représentent le début du processus de féminisation. Certains poursuivront la transformation jusqu’à l’opération finale, l’ablation du pénis et la construction chirurgicale d’une poche destinée à figurer un vagin.

Beaucoup d’hommes et de femmes prostitués estiment nécessaire de se parfumer-pour aller au travail, considérant le parfum comme un élément de leur personnalité. Ceux et celles qui gagnent bien leur vie s’enorgueillissent de ne porter que des parfums de marque. Les moins fortunés ont recours aux parfums bon marché des bazars. Toutefois, le parfum n’est pas un accessoire universellement répandu dans la prostitution.

La voix, les intonations et les expressions verbales employées par les prostitué(e)s participent aussi de cette mise en scène. Le timbre de la voix peut être clair ou rauque, mais toujours suffisamment fort pour être intelligible, les intonations ont une connotation clairement sexuelle, les mots utilisés doivent induire chez le client le sentiment qu’il va vivre une expérience sexuelle hors pair, comme il n’en a jamais vécu. Toutes ces suggestions répondent de façon adaptée aux divers fantasmes des hommes : quand lés prostitué(e)s disent vendre du rêve, leurs mises en scène peuvent être lues comme la confirmation de leurs propos.

Claudie raconte comment les femmes s’adressent aux clients qui les abordent : « Bon, on a chacune notre façon de parler, tout le monde ne récite pas la même leçon, personne ne récite la même leçon, donc c’est vrai que moi je n’étais pas spécialement aimable, mais j’étais du style : "Coco, je vais te faire ce qu’on ne t’a jamais fait dans ta vie", alors le mec, là, déjà tu l’intrigues, alors il commence déjà à fantasmer parce que les mecs, qu’on le veuille ou non, ils viennent avec une première demande : "C’est combien ?", mais si tu sais ut de suite-saisir la balle au bond, bien sûr que le-mec il a un fantasme, et s’il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre. »

Le corps est donc déjà préparé à l’acte sexuel qui va se jouer et qui n’est en fait que l’aboutissement de toute une préparation dans laquelle le hasard a peu de place. Les hommes et les femmes qui maîtrisent leur activité maîtrisent aussi leur corps, et estiment le faire mieux que la majeure partie de la population. Ce corps qui est mis en scène à chaque passe n’est pas « abandonné » au bon vouloir des clients, il devient au contraire l’instrument qui permet de ne pas se perdre dans les méandres des affects accompagnant la relation sexuelle. Cet état d’esprit est le résultat d’un apprentissage, d’une construction que toute personne prostituée est appelée à réaliser pour préserver son intégrité. Participent de cette construction les « noms de guerre » qu’empruntent les personnes prostituées, femmes et transgenres10, sur leur lieu de travail. S’ils ont pour fonction la préservation de la vie privée des femmes" ou la mise en conformité de l’apparence et de l’identité, ils répondent également aux fantasmes que les clients pensent pouvoir réaliser. Ce sont des noms de scène et beaucoup d’entre eux font référence à des figures connues du cinéma ou de la chanson. Ils peuvent évoquer la douceur, la soumission ou au contraire la domination. C’est sans doute chez les transgenres que ces noms sont les plus connotés. La figure de la femme fatale est le modèle le plus recherché : Chanel, Esméralda, Samantha, Lola, ou Dahlila évoquent des figures mythiques susceptibles de faire rêver.

Une littérature abondante axée sur la recherche optimale de plaisir à travers la diversification des pratiques a valorisé la fellation. Les clients en sont très demandeurs, arguant du fait que leurs épouses s’y refusent car elles la perçoivent comme une pratique déviante, et l’assimilent aux rapports furtifs, adultérins ou homosexuels. La pipe est la formule usitée sur les lieux de prostitution.

Les prostituées traditionnelles, qui ont une expérience du métier vieille de vingt ou trente ans, racontent que dès les années 1970 certaines utilisaient des préservatifs à l’insu du client pour pratiquer les fellations. « Au Bois de Boulogne, dit Claudie, les femmes qui arrivaient de Pigalle, par exemple, qui travaillaient déjà avec préservatifs, n’envisageaient pas de faire une pipe sans préservatif. »

L’usage du préservatif permettait alors d’éviter les MST, mais présentait aussi l’avantage de mettre à distance, symbolique et physique, le sexe du client. Pour y parvenir, elles utilisaient une technique spécifique, appelée le bidon : elles installaient le préservatif plié dans leur bouche contre la joue et le déroulaient avec la langue en même temps qu’elles procédaient à l’acte. Une fois celui-ci terminé, elles le retiraient discrètement, le dissimulaient dans un mouchoir en papier et le jetaient tout aussi discrètement. Ce savoir-faire leur était transmis par les plus anciennes dès leur arrivée sur les lieux de prostitution.

Une femme qui travaille depuis deux ans environ et qui, mariée à dix-sept ans, a connu une vie de couple très peu épanouissante, m’a expliqué qu’elle a dû faire appel à des souvenirs visuels pour pouvoir satisfaire la première demande de fellation qui lui a été faite. Comme elle manifestait très peu de désir sexuel dans son couple, son mari, frustré, avait eu recours au visionnage de cassettes pornographiques avec elle dans l’espoir de réveiller sa libido, et c’est au cours de ces séances qu’elle dit à être initiée à la fellation.

Les femmes des pays de l’Est et les Africaines s’expriment très peu sur la question. Une Africaine nous a confié avoir appris dans son pays d’origine ce qu’est une fellation, elle aussi grâce à une cassette vidéo, mais toutes les autres l’ont appris en Europe, sur le tas. Elles affichent une certaine pudeur à détailler leurs pratiques et ne s’étendent pas sur le travail qu’elles font. Leur culture d’origine ne privilégiant aucunement les discours sur la sexualité, le fait d’en parler leur paraît indécent.

Le cunnilingus est fréquemment demandé, mais pas systématiquement accepté. Certaines traditionnelles disent l’accepter, même si elles risquent d’être stigmatisées par d’autres qui voient dans cette pratique une atteinte à leur intimité. Les clients ayant généralement comme objectif de faire jouir la femme, elles disent simuler l’orgasme plus que d’habitude pour y mettre fin le plus vite possible. On n% sait rien à ce propos des Chinoises. Parmi les Africaines et les filles de l’Est, les attitudes varient. Certaines acceptent le cunnilingus, d’autres sont choquées ou ont des craintes au niveau de l’hygiène et refusent catégoriquement : « Tu fais quoi "Rien, tu veux quoi... me lécher ? Non, je ne peux pas faire, parce que t’as pas lavé la bouche". Lorsqu’il est demandé de lécher l’anus, les réponses sont aussi variables que précédemment. Il convient de remarquer que la raréfaction des clients depuis un an environ pousse les femmes à accepter des pratiques qu’elles auraient refusées auparavant.

Les garçons de la porte Dauphine font état de demandes de fellation de la part de leurs clients homosexuels ou bisexuels. Ces clients bisexuels sont, généralement des hommes mariés se disant hétérosexuels. La fréquentation des garçons prostitués leur permet de vivre une relation entre hommes, sans avoir à remettre en question l’identité sexuelle qu’ils revendiquent. Certains clients demandent à faire eux-mêmes une fellation au prostitué. Lors des négociations, le garçon propose alors la formule « Tu me suces, je t’encule ».

L’« amour », c’est-à-dire la pénétration vaginale, est une pratique fréquemment demandée, seule ou après une fellation ; la grande majorité des femmes l’acceptent. Certaines la refusent cependant. C’est le cas de certaines femmes d’âge mûr ayant connu l’abattage pendant une période de leur vie ; des femmes m’ont raconté avoir fait jusqu’à quatre-vingts passes par jour. Elles y étaient contraintes par le proxénète, via la « taulière » qui contrôlait leur activité. Elles disent ne plus pouvoir accéder à cette demande et ne faire désormais que les « pipes ». D’autres avancent des raisons morales : elles estiment qu’elles réservent cette pratique à leur partenaire amoureux. D’autres, enfin, refusent la pénétration par crainte de contamination par les MST, ne faisant que peu ou pas confiance au matériel de prévention.

La plupart des prostituées connaissent des moyens de berner le client et de lui faire croire qu’elles ont été pénétrées, alors que le rapport a été simplement manuel ou intercrural. Pendant la pénétration, les femmes gardent toujours le contrôle de la situation, elles se préservent de plusieurs dangers : que le client ne s’autorise pas des gestes qu’elles refusent, qu’il essaie de faire durer le temps de la passe, et surtout qu’il ne tente pas de les agresser ou de leur voler 1’ argent qu’elles ont sur elles Pendant l’acte, elles disent généralement se concentrer sur l’argent qu’elles ont gagné, certaines récapitulent les passes qu’elles ont faites et comptabilisent les gains de la journée.

La pénétration anale est parfois demandée par les clients, mais beaucoup de femmes disent la refuser catégoriquement ; elles se montrent même choquées par ce type de demande13. Certaines y accèdent sans doute, mais ne le disent ni aux chercheurs ni aux travailleurs sociaux de crainte d’être stigmatisées. Certains clients demandent à être « fistés », certaines ont dit avoir accepté moyennant un tarif plus élevé. Les garçons n’ acceptent pas tous la pénétration anale. Seuls ceux qui ont une identité homosexuelle affirmée et qui la vivent dans leur vie privée ainsi que les transsexuelles l’acceptent sans difficulté, mais cette acceptation est parfois due à une tout autre motivation, comme le manque total de désir pour un homme par exemple :
« J’ai un copain, il est hétéro, il fait le trottoir, il n’est que passif c’est tout. Pourquoi ? Parce qu’il ne bande pas avec l’homme, donc comme il est obligé de faire quelque chose, eh bien il donne son cul tout simplement. »

Les autres qu’ils soient bisexuels ou homosexuels « actifs » ne se laissent pas sodomiser ; ce sont eux qui sodomisent le client. C’est en tout cas ce qu’ils déclarent, même si certains de leurs collègues en doutent sur la foi d’indiscrétions émanant de clients. La distinction actif/passif revêt une importance non négligeable chez les garçons de Dauphine. Un jeune Maghrébin, se disant actif, raconte que les uns et les autres ne se mélangeaient pas, jusqu’à la période de zèle policier qui a précédé le vote de la Loi pour la sécurité intérieure : « On n’est pas du même côté, eux [les passifs] ils sont là-bas, de l’autre côté, des fois on rigole sur eux, mais ça va pas plus loin, chacun dans son camp’s »

La sodomie est une pratique perçue comme avilissante par certains garçons, notamment par les Maghrébins, pour lesquels une attitude passive serait contraire à la virilité. Avoir une attitude passive équivaut pour beaucoup d’entre eux à jouer le rôle de « la femme », inférieure à l’homme selon la culture dans laquelle ils ont grandi. En revanche, tenir le rôle actif lors d’une relation avec un autre homme n’entame en rien la certitude d’être conforme au rôle dévolu à l’homme. Khalid, prostitué marocain, explique la perception de l’homosexuel dans les pays musulmans : « Oui, on était très mal vus là-bas, on était affichés en tant que pédés, ce qui est très mal vu, mais au Maghreb on ne touche pas aux femmes [hors mariage], donc il ne reste plus qu’à toucher aux hommes, voilà pourquoi on dit que les Arabes sont tous bisexuels, ces gens-là ne savent que bander pour un homme, bander pour un homme c’est être homosexuel puisqu’il y a attirance pour l’homme et ces gens-là ne le savent pas. Ils croient que c’est parce que c’est moi qui... Ils te disent : "écoute, c’est moi qui te nique, donc c’est toi le pédé". Et c’est ça qui fait croire aux Arabes qu’ils ne sont pas pédés, alors qu’ils le sont, je regrette. »

La distinction actif/passif est présente aussi dans le choix des clients pour tel ou tel garçon. Les Maghrébins sont perçus comme très virils et très souvent l’objet de demandes de pénétration sur le client. Khalid en témoigne : « Je suis actif dans mon boulot normalement, parce que le Français quand il s’arrête, il dit : "Ah, ça c’est l’Arabe qui va me sauter", il dit pas : "Tiens, un Arabe, je vais le sauter." C’est vrai qu’ils voient en nous la virilité et c’est nos parents qui ont laissé croire aux Français qu’on est plus virils qu’eux, que nos pères sont machos et la France sait que les Arabes sont des machos, donc ils se disent : "Leurs fils aussi, on va se taper des jeunes et on sewtape les beurs :’ Oui,,on a du succès, on a le look méditerranéen, je vais pas dire qu’on aune supériorité, mais on a quelque chose, on est exotiques si on veut. »

Cette recherche de virilité s’accompagne très souvent chez le client de demandes annexes de mise en scène de domination du prostitué. Ainsi, de nombreux clients demandent que, pendant l’acte, le garçon leur parle haut et fort en verlan avec les intonations typiques des jeunes de banlieue, ils appellent ça l’accent « racaille ». Il est aussi souvent demandé aux prostitués d’adopter des attitudes violentes, voire même d’user d’une arme pour pimenter le moment passé en leur compagnie ; les clients disent être plus excités. Jacques, homosexuelle client de Dauphine, m’a dit son désir de relations passives uniquement lorsqu’il se rend sur un lieu de prostitution, alors qu’avec son ami il est toujours actif.

L’anonymat du monde de la prostitution permet aussi à des clients de changer de rôle socio-sexuel. De nombreux hommes ont le fantasme de changer de genre, mais ne peuvent « traverser » les frontières de genre avec leur femme, pas plus qu’ avec un ou une partenaire connue. Certains hommes viennent chercher la possibilité de se vivre en femme le temps d’un rapport sexuel avec un ou une prostituée ; leur demande est plus ou moins déguisée, et c’est à la personne prostituée qu’il revient de l’identifier et d’y satisfaire ou non. Des garçons de Dauphine ont relaté le cas d’hommes qui, une fois arrivés chez eux, s’éclipsaient un instant puis revenaient habillés en femmes. Parallèlement, Claudie raconte comment elle utilisait un « truc » qui « leur plaisait vraiment » : Les clients hétérosexuels de Dauphine, ceux chez lesquels les prostitués remarquent fréquemment le siège de bébé à l’arrière de la voiture, ne veulent pas on le comprend aisément se livrer à des entretiens.

Je leur disais : "Je vais te traiter en femme", donc, tu commences à parler au mec au masculin, normalement, et tout d’un coup tu le traites de salope en plein milieu du machin, ça commence comme ça et tu continues de le traiter au féminin. Eh bien, je n’en ai pas vu un seul, que ce soit un jeune, un vieux, ou n’importe qui, je n’ai jamais vu un mec me dire : "Eh, oh, comment tu me parles ?" Pas du tout, alors pas du tout, et c’est vrai que, bon moi c’était un de mes trucs, c’est vrai que ça marche divinement bien.

Une autre transgression sociale concerne les relations interethniques. Le même Jacques qui dit venir rechercher des relations passives avec les prostitués dit aussi ne vouloir les vivre qu’avec des Maghrébins. Français d’origine bourgeoise et fils d’officier, il jouit lui-même d’une situation très confortable (cadre supérieur dans une administration). Il tient un discours très dur envers le monde musulman et envers les Arabes, apprécie les thèses du Front national et se prononce clairement pour l’expulsion de tous les étrangers de France. Lors de rencontres avec lui et un prostitué maghrébin en dehors de Dauphine, j’ai pu observer leurs rapports et remarquer que les rôles étaient inversés : le prostitué le traitait durement, de façon méprisante, l’insultait même, sans que lui-même réagisse. Il tenait, lors de ces moments, le rôle du dominé.

La plupart des actes sexuels mentionnés ci-dessus s’accompagnent d’une demande de conversation à laquelle la plupart des traditionnelles, mais aussi certaines jeunes étrangères, répondent positivement. Un nombre non négligeable de clients viennent voir des prostitué(e)s pour parler avec elles et parfois avec eux. Ils leur racontent leurs soucis familiaux, leurs peines de coeur, les mésententes avec leurs épouses, leurs problèmes avec leurs enfants, etc.

Quand les clients viennent pour s’épancher, je ne me considère plus comme prestataire de services, parce que c’est un acte qui est complètement aseptisé, à la limite je serais en blouse blanche avec des gants, ça serait la même chose, ça n’a rien de tendre, de sensuel, absolument pas, il y a une barrière énorme. A suivre…

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