Sexisme chez les geeks : Pourquoi notre communauté est malade, et comment y remédier.

Samedi 30 mars 2013 // La France

J’aimerais préciser quelque chose. Quand Mar_Lard a publié son article sur Joystick en août dernier sur ce blog, nous avons décidé de publier tous les commentaires afin que tout le monde puisse se rendre compte de la violence des réactions. Je suggère à ceux qui voudraient réitérer ce genre d’exploits (histoire de contribuer à la démonstration de Mar_Lard, merci les mecs) de lire la charte de modération désormais en vigueur sur ce blog au lieu de perdre leur temps.

[EDIT] Devant le nombre de confusions, 2ème précision : ce blog appartient à AC Husson mais l’auteur de cette contribution est Mar_Lard. Si vous voulez la contacter par mail, je transmettrai.

Attention, cet article inclut de nombreux exemples susceptibles de choquer : images d’une grande violence ou sexuellement explicites, insultes et propos à caractère fortement sexiste/homophobe/raciste, menaces de violences sexuelles et autres.

Six mois depuis mon coup de gueule sur Joystick, où je m’agaçais qu’un journaliste jeux vidéo se tripote publiquement la nouille en projetant ses fantasmes de sévices sexuels sur la nouvelle Lara Croft. Plus de 100 000 vues, 900 commentaires, des discussions enflammées dans toutes les communautés gamers, une polémique reprise jusque dans la presse généraliste…Un passage en particulier a déchaîné les passions : celui où j’évoque le problème bien implanté du sexisme geek. Je cite : « il s’agit de l’insupportable tribalisme de la geekosphère qui s’applique à exclure méthodiquement quiconque n’est pas un jeune cis-homme blanc hétérosexuel vaguement cynique. (…) Les femmes et les LGBT semblent tout particulièrement insupportables »

Ce paragraphe a suscité des réactions extrêmes. D’une part, j’ai reçu de nombreux messages d’approbation mais surtout, et c’était très surprenant, de gratitude : certains sont allés jusqu’à m’écrire de longs mails pour m’exprimer leur joie de voir le problème ainsi mis en mots. Beaucoup de femmes et personnes LGBT bien sur, mais aussi – et heureusement – de jeunes hommes blancs cishétéros, des geeks de pur pedigree « acceptable » et pourtant tout aussi écœurés par l’esprit de clocher ambiant. Certains me racontent la prise de conscience subite d’un problème qui jusque là ne les affectait pas personnellement.

Et d’autre part, la prévisible levée de boucliers. Des torrents de geeks indignés de se voir ainsi « stigmatisés ». Car évidemment, pointer un problème dans une communauté dont on se revendique fièrement soi-même, c’est faire preuve de haine irrationnelle envers ladite communauté…Ne raconte pas ton expérience du sexisme, femme, les hommes risqueraient d’être mal à l’aise. Et ils le feront savoir ! Des accusations de « misandrie » ou de « racisme anti-geek » (!) aux insultes misogynes les plus crasses, en passant par les menaces de violences sexuelles…

C’est pour toutes ces personnes que j’ai compilé ce nouveau dossier : pour celles qui y reconnaîtront leur expérience, pour celles qui découvrent soudain le problème, pour celles qui refusent de le voir, pour celles qui sont furieuses à la simple idée qu’on en parle. La réalité du sexisme geek, dans le détail. Les communautés anglophones se sont emparées du sujet depuis un moment ; la récurrence des incidents ne laisse plus de place au déni. La presse spécialisée s’est sensibilisée au sexisme, des sites dédiés au féminisme geek ont été créés, même des acteurs majeurs de l’industrie commencent à retrousser leurs manches pour lutter contre la sclérose de l’entre-soi. Hélas le débat ne semble pas pénétrer les frontières françaises. Silence confortable sur l’Hexagone pour les geeks machos qui y perpétuent allègrement leurs pratiques d’exclusion. Ça suffit maintenant, « l’exception française » – il est temps d’avoir cette discussion.

Cet article a l’ambition impossible de proposer un panorama assez complet des différentes formes de sexisme sévissant dans les communautés geeks ; le sujet étant extrêmement vaste et protéiforme, l’article est massif en conséquence. Il comprend beaucoup d’exemples tirés du milieu gamer, étant donné que c’est celui que je connais le mieux de par mon travail et mes loisirs, cependant il est essentiel de comprendre que les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes dans les communautés voisines – comics, hacking, programmation, JdR, Logiciel Libre… – communément regroupées sous l’appellation »geek ». Installez-vous confortablement, on en a pour un moment.

Le problème est dans l’industrie.

J’ai déjà beaucoup parlé des représentations genrées dans les jeux vidéo. Elles ne sortent pas de nulle part ; jetons un œil à la source du problème, chez les créateurs.

Lors d’une conférence de presse, le lead designer de Borderlands 2 surnomme un mode de jeu simplifié pour débutants le « girlfriend mode » - le mode pour ta petite amie nulle aux jeux vidéo.

Fumito Ueda, directeur des merveilleux ICO et Shadow of the Colossus, explique que le héros de son prochain jeu The Last Guardian sera (encore) un garçon, car « les filles portent des jupes, et les joueurs pourraient déplacer la caméra de façon inappropriée » ; « le jeu a beaucoup de phases d’escalade, et une petite fille n’est pas aussi forte physiquement qu’un petit garçon » ; « ce n’est pas facile pour une fille de faire des mouvements acrobatiques – je trouve ça irréaliste » et enfin l’éternel « la plupart des joueurs sont des hommes, c’est plus facile pour eux de jouer un personnage masculin ». Lorsque j’ai appris ça, une de mes idoles est tombée ; mais nul besoin d’aller jusqu’au Japon pour lire des horreurs.

Le créateur français David Cage raconte dans une interview qu’il préfère écrire des personnages féminins : « Ce que j’aime avec les femmes, c’est qu’elles peuvent se battre, elles peuvent s’énerver très fort, elles peuvent être bouleversées, elles peuvent pleurer. Elles ont toute une palette. Elles ont une variété d’émotions plus large que les personnages masculins. J’aime vraiment beaucoup écrire des femmes. Ecrire Kara, par exemple, était un grand plaisir pour moi, parce qu’on pouvait vraiment passer de sa naïveté, à l’humour, puis au pleurs. Et à sa peur. Elles peuvent vraiment exprimer tout ça, alors que nous les hommes, on exprime pas tellement nos émotions en public ».

Pour ceux qui l’ignorent, Kara est un (techniquement superbe) court-métrage qui conte l’histoire d’une femme-robot. Obéissant aux ordres d’une voix masculine hors-champ, elle explique : « Je peux m’occuper de la maison, faire la cuisine, garder les enfants. J’organise vos rendez-vous. (…) Je suis entièrement à votre disposition comme partenaire sexuel. Vous n’avez pas besoin de me nourrir ou de me recharger. (…) Voulez-vous me donner un nom ? » … Elle supplie ensuite pour sa vie, en larmes alors qu’elle est démantelée, et ne survit que grâce à la pitié de l’opérateur. L’écriture d’un personnage féminin…

Il n’y a pas que des créateurs isolés. Nintendo France a édité ces publicités pour New Super Mario Bros 2 :


Nintendo est une compagnie énorme. Tout un département marketing a créé et approuvé ces publicités.

Du côté de la concurrence, la dernière pub de Sony pour la Playstation Vita :


Quatre seins, pas de tête. Le sens des priorités.

Je ne croyais pas cela possible, mais la compagnie Deep Silver a fait encore plus fort en annonçant l’édition collector de Dead Island : Riptide :

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Fournie avec votre propre buste de femme, décapité et sanglant.

Quelques exemples parmi les dizaines que nous ont offert ces derniers mois. C’est incessant, invariable, prévisible – chronique. Et on l’observe particulièrement bien lors des salons, que les éditeurs n’ont cesse de transformer en véritables foires aux bestiaux à grand renfort de booth babes.


Non, ce n’est pas le Salon de l’Érotisme : c’est les stands pros de la Paris Games Week 2011.

Ah, les babes. Des jeunes filles à la plastique avantageuse en uniforme mini-mini, déployées par les éditeurs pour attirer le mâle en rut sur leur stand. Une stratégie directement piquée au Mondial de l’Automobile…y’a mieux, comme inspiration. Sans compter qu’en plus d’être sexiste, c’est aussi insultant pour les visiteurs masculins qui a priori viennent par passion du jeu vidéo, pas pour être pris pour des queutards sans cervelle…

J’ai asssisté aux ESWC 2011 (Coupe du Monde du Sport Électronique). Entre les matchs, des danseuses en petite tenue montaient sur scène pour divertir le public (sur la musique « Girls Run The World »…suprême foutage de gueule).

Et lors de la remise des médailles, les drapeaux étaient paradés par des babes en minijupe :

Et après ça vient pleurnicher que l’e-sport n’est pas pris au sérieux.

A la Paris Games Week de cette année, Square Enix a mis en scène les « nonnes sexys » de Hitman Absolutionmalgré le gros scandale provoqué par leur objectification et leur mise à mort outrageusement violente et sexualisée dans le trailer du jeu.

A ce niveau, on ne peut plus parler de « maladresse » : la compagnie est tout à fait consciente des problèmes que pose son marketing, mais elle persiste et signe.

A l’occasion de la sortie du jeu Dante’s Inferno, EA a organisé le concours « Sin to Win » : commettez le péché de luxure en vous photographiant avec des booth babes ! La meilleure photo gagne « un diner et une nuit de pêché avec DEUX filles sexy, un service limousine, paparazzi et un coffre plein de trésors ». Vous avez bien lu : EA a encouragé ses fans à harceler sexuellement les hôtesses (pas seulement leurs employées, n’importe lesquelles) et leur proposait des femmes en récompense.

Les femmes qui sont là par expertise ou passion, par contre, sont volontiers traitées comme des intruses. Dans ce témoignage horrifiant et pourtant sans surprise, une journaliste de l’important magazine Kotaku raconte son expérience à l’E3, la plus importante convention professionnelle de l’industrie. Elle explique comment les responsables Relations Publiques d’éditeurs de renom l’ont invariablement prise de haut et soumise à un véritable interrogatoire malgré son badge : « Mais vous, vous ne jouez pas vraiment, si ? A des jeux PC ? A des shooters ? » Comment ils lui ont ôté les mains de la borne de test : « Je crois qu’il vaut mieux que je joue pour vous ». Comment l’un d’eux, au lieu de lui parler du gameplay d’un FPS de guerre, a cherché à attirer son attention sur les petits lapins animés dans l’herbe. Comment, lorsque critiqués pour leur attitude, ils répondaient « Bah, d’habitude les filles ne s’intéressent pas vraiment à ce genre de trucs, vous savez ». Elle insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas là d’incidents isolés : c’est la norme.

Le problème est si omniprésent que des professionnelles ont monté l’opération 1reasonwhy : un hashtag permettant de lister les raisons pour lesquelles il n’y a pas plus de femmes dans le milieu. Le tag a connu un succès énorme et fédéré la parole de centaines de personnes.

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