Scandale Snowden : l’Allemagne, victime et complice, se trouve écartelée.

Par Thomas Schnee.

Jeudi 3 juillet 2014 // L’Europe

Outre-Rhin, un bras de fer s’est engagé entre les défenseurs des libertés journalistes, députés, avocats ou ONG, et ceux qui estiment que notre sécurité justifie le viol de notre sphère privée, gouvernement allemand en tête ! La semaine dernière, la commission d’enquête parlementaire sur les écoutes de la NSA a démarré ses auditions. Histoire d’un combat à l’issue incertaine.

Correspondance à Berlin. « Espionnez les espions : découvrez les agents secrets qui se cachent près de chez vous ! » C’est avec cette invitation ironique que le site internet Guerre secrète accueille le visiteur. Mis en ligne à l’automne 2013, six mois après les premières révélations de l’ex-agent américain Snowden, ce site n’est pas un blog obscur. Il est le fruit de la coopération entre deux grands médias allemands : la chaîne de télévision publique NDR, qui couvre le nord de l’Allemagne, et le grand quotidien munichois de centre gauche Süddeutsche Zeitung. Ce dernier fait d’ailleurs partie du pool international de médias qui travaillent sur l’exploitation des documents internes volés par Edward Snowden à son ancien employeur, la NSA, l’agence de renseignement américaine désormais célèbre, qui, tel le « Big Brother » de George Orwell, se moque des règles, des lois et de la liberté des personnes qu’elle est censée protéger. 

Guerre secrète est régulièrement alimenté par les enquêteurs des deux médias et offre une cartographie détaillée et interactive des activités et des installations des services secrets anglo-saxons, en Allemagne et en Europe. On y découvre, entre autres, que les services de renseignement américains entretiennent une bonne douzaine de centres d’écoutes et de recueil d’informations sur le sol allemand, par exemple le très moderne European technical center à Wiesbaden, ou encore le QG européen de la NSA, baptisé officiellement Centre européen de cryptologie, qui est, lui, installé sur la base militaire américaine de Griesheim, près de Darmstadt. Selon les « documents Snowden », l’Allemagne est tout à la fois la première cible et le premier partenaire de l’espionnage anglo-saxon en Europe : 500 millions de communications y sont « interceptées » chaque mois et la chancelière comme le Parlement y ont été mis sur écoute. Des documents secrets montrent aussi que les services de renseignements allemands trempent jusqu’au cou, et depuis longtemps, dans le dispositif planétaire de recueil de données de la NSA.

Si les informations offertes par Guerre secrète font souvent froid dans le dos, les auteurs de la plate-forme manient aussi la meilleure des armes : l’humour. Par exemple dans ce petit reportage télé où les journalistes de la NDR se sont amusés à filmer l’ambassade des États-Unis à Berlin avec une caméra infrarouge. Celle-ci permet de voir, avant que la police allemande n’intervienne et ne demande à l’équipe de déguerpir, que le gros cube hermétique installé sur le toit de l’ambassade dégage une chaleur anormalement intense. L’explication se trouve en détail dans les documents d’Edward Snowden. Au cœur du « quartier du gouvernement », à moins de 500 mètres du Bundestag et de la Chancellerie fédérale, la NSA a installé l’une de ses stations d’écoutes les plus modernes au monde !

Image tirée du reportage télé de la NDR.
Image tirée du reportage télé de la NDR.

Dans la bataille qui est en train de se jouer, les défenseurs des libertés publiques peinent à cependant à éveiller l’intérêt du citoyen-lecteur pour un sujet aussi complexe qu’angoissant et que beaucoup, saisis d’impuissance face l’ampleur du « crime », préfèrent occulter : « Pour faire la lumière sur un scandale, vous avez besoin d’un public. Et dans ce cas, il est vraiment difficile de le trouver. Il y a beaucoup de jeunes gens qui expliquent qu’ils se moquent de la protection de leur espace privé. Il y a les vieux qui disent qu’ils l’ont toujours su et que plus rien ne les étonne. Mais il y a aussi le groupe des gens qui estiment que les services secrets doivent faire leur travail. Pour ma part, je pense que nous nous trouvons face à l’un des plus grands scandales de ces dernières décennies, mais nous avons des difficultés de trouver des gens qui s’indignent avec nous… », reconnaît le vieux routard de l’investigation, Hans Leyendecker, l’un des créateurs du projet Guerre secrète.

En Allemagne, ces deux médias ne sont pas les seuls à se battre contre la peur, l’indifférence, et surtout l’inquiétante propension du gouvernement fédéral à vouloir étouffer l’affaire. Tout ce que le pays compte de journalistes d’investigation se bat pour alimenter les Unes des médias sur la NSA et pour maintenir l’affaire Snowden sur les flots de l’actualité politique.

Cette opiniâtreté, sans équivalent en France, s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la bonne santé financière des médias allemands leur garantit un certain niveau d’indépendance et des moyens d’investigation. Ensuite, histoire oblige, les prérogatives et la capacité de contrôle du Bundestag, le Parlement allemand, sur l’armée et les services secrets, sont sans commune mesure avec ceux dont disposent les députés français. Outre-Rhin, il est plus facile d’accéder à des informations « secret-défense », ce qui facilite grandement le travail d’investigation.

Répondre à cet article