Sarkozy veut rejouer 2007.

Samedi 10 mars 2012, par GUILLAUME ROQUETTE // La France

L’adversaire pour mieux se placer au centre de son camp. Soit très exactement ce que Sarkozy avait fait en 2007, lorsqu’il s’était agi, à la fois, de se différencier du PS et de rompre avec douze ans d’un chiraquisme réputé immobiliste et consensuel. Sur la plupart des grands sujets, c’est lui qui, alors, avait donné le tempo, quitte parfois à se contredire sur certains sujets (la discrimination positive, par exemple, prônée puis récusée), mais en parvenant toujours à placer ses adversaires sur la défensive. Le PS sur le pouvoir d’achat, raboté par les 35 heures ; le FN en lui ravissant le monopole des thématiques liées à la sécurité et à l’immigration, au point qu’une moitié de l’électorat Le Pen de 2002 choisirait, dès le premier tour, de voter Sarkozy.

Permettant la capture de voix apparemment antagonistes, ce double hold-up électoral s’était exercé, en fait, sur un seul et même gisement sociologique : cette France de la précarité vivant avec moins de 1500 euros par mois— soit, en gros, un salarié sur deux — et victime d’une même dépossession : celle de son outil de travail, délocalisé à l’autre bout du monde, et celle de son identité, diluée sous l’effet de ce que Renaud camus appelle « le grand remplacement » — la substitution d’une popula tion par une autre sous l’effet des flux migratoires.

C’est pour avoir compris que lavictoire de la droite en 2007 passerait par une offre électorale répondant auxpréoccupations de cette France du non méprisée par les élites que le journaliste et historien Patrick Buisson est devenu, après avoir prédit l’échec du référendum européen de 2005, l’un des conseillers politiques les plus écoutés de Nicolas Sarkozy. Et c’est pour faire mentir les sondages qui, sans exception, annoncent sa défaite en mai prochain, que le chef de l’État a, une fois de plus, tranché en faveur de Buisson (devenu entre-temps directeur de la chaîne Histoire) pour assurer sa réélection. Celui-ci avait pourtant affaire à forte partie : Alain Juppé en personne, et derrière lui, la frange "libérale" (au sens américain du terme) de l’UMP, persuadée, comme Valéry Giscard d’Estaing trente ans plus tôt, que l’État est là pour épouser les nouvelles aspirations de la société, bien davantage que pour montrer le cap en fonction de ce qu’il tient pour l’intérêt général.

Pour convaincre Sarkozy, voici cinq ans, d’adresser les signaux qu’il fallait aux électeurs du Front national, Buisson avait résumé : « Il fautqu’ils trouventchez toi ce qu’ils trouvaient chez Le Pen, la capacitéd’arriverau pouvoiren plus. »

Toute la question réside maintenant dans la manière dont les mêmes ont reçu les signaux que leur a adressés Sarkozy depuis que, justement, il a pris le pouvoir. Le premier signal fut I"ouverture" à gauche (de Bernard Kouchner aux Affaires étrangères à Jack Lang, promu arbitre de la révision constitutionnelle de 2008, en passant par Éric Besson, qui, lorsqu’il était socialiste, accusait Nicolas Sarkozy de « mettre le feu aux banlieues ») ; le deuxième fut la mission donnée à Jacques Attali (contempteur sans relâche de la France du non, censée n’avoir rien compris aux bienfaits de la mondialisation) de trouver les pistes d’une « nouvelle croissance » ; le troisième fut le choix d’une retiflcation parlementaire (et non référendaire) du traité de Lisbonne reprenant la substance de ce que le peuple français avait rejeté, dans sa souveraineté pleine et entière, en mai 2005... Sans parler du débat sur l’identité nationale, qui, après s’être enlisé dans la polémique, devait s’achever, le 9 décembre 2009, par une tribune dans le Monde, Nicolas Sarkozy décrétant que, tout compte fait, le « métissage des cultures » était le meilleur antidote au communautarisme. Et que dire de la crise qui, d’un même mouvement, et sans que Sarkozy y fût pour rien, allait réduire à néant ses promesses sur le pouvoir d’achat et le contraindre à diminuer les crédits affectés à la sécurité publique ?

D’où l’émergence d’un paramètre qui n’ existait pastn 2007, faute d’éléments de comparaison entre le sarkozysmç:de campagne et le sarkozysme de gouvernement : quelle confiance les Français sont-ils désormais prêts à accorder à ses nouveaux engagements ?
Peut-on se représenter en jouant à nouveau la rupture ?
Certes, la réponse dépendra largement du dénouement du psychodrame des 500 signatures et de la présence ou non de Marine Le Pen au premier tour de scrutin. Tout démontre que si elfe devait en être absente, le coup de barre à droite de Nicolas Sarkozy aurait plus d’effet que dans le cas contraire. D’ores et déjà, pourtant, tous les concurrents du président sortant adoptent, en substance, la même riposte : pourquoi ferait-il, demain, ce qu’il n’a, au choix, pas su ou pas voulu faire hier ? Marine Le Pen vise, bien entendu, l’immigration et la sécurité ; François Hollande, la compétitivité de nos entreprises que la droite se propose d’améliorer via la TVA sociale ; et François Bayrou, l’équilibre des finances publiques. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il prend argument du référendum promis sur les droits des chômeurs pour flétrir (comme Bayrou) un pouvoir qui préfère s’en prendre aux victimes de la crise plutôt qu’à ses causes, tout en indiquant qu’à ses yeux, le seul référendum légitime eût été celui sur la ratification du traité de Lisbonne...

Reste la seule question qui vaille : un président candidat à sa réélection peut-il, sans risque pour son autorité, rejouer la rupture, donc accepter de descendre dans l’arène comme s’il n’avait pas gouverné ? En 1988, François Mitterrand qui, sept ans plus tôt, s’était efforcé lui aussi de cliver tous azimuts, avait pris soin de ne plus seulement incarner la gauche, mais bien la « France unie » : Il est vrai qu’aucun sondage, jamais, n’avait évoqué la possibilité pour lui d’être exclu du second tour

Décryptage : La droite des valeurs
En lançant sa campagne "à droite toute", comme le répètent en boucle tous les médias, Nicolas Sarkozy s’est livré à une sorte de droit et inventaire suries idées de son camp. D’abord en réaffirmant le primat des convictions sur la gestion : la droite, pour le chef de l’État, n’est pas seulement une gauche qui aurait appris à compter. Il est vrai que vu l’état de nos comptes publics, la position était de plus en plus difficile à tenir. Mais une partie de la majorité, de François Fillon à Alain Juppé, semble encore prisonnière de ce partage des tâches qui réserverait à la droite la crédibilité économique en abandonnantàla gauche la légitimité sociale voire"sociétale’ ; comme si, depuis le traité de Maastricht, le clivage peuple-élites ne s’était pas grandement substitué à l’opposition droite-gauche.

Un autre mérite de l’entretien donné par Nicolas Sarkozy au Figaro Magazine est d’assumer l’affrontement des idées, rompant avec une culture du consensus ne masquant le plus souvent qu’une absence de réelles convictions. Paralysés par une forme de "sur moi" de gauche, obsédés par les jugements du système médiatique, les responsables politiques de droite ont une curieuse tendance à aller chercher dans le camp adverse les brevets d’honorabilité. Nicolas Sarkozy lui-même a usé et abusé de ce procédé ouvrant son gouvernement à des notabilités socialistes, instaurant des taxes écologiques ou de nouveaux revenus d’assistance à la grande exaspération de son électorat. Cette soumission idéologique était d’autant plus étonnante que les idées de droite, celles que Valeurs actuelles défend depuis plus de quarante ans, n’ont jamais été aussi majoritaires dans le pays. Même tardivement, le président de la République semble s’en être rendu compte.

L’entretien au Figaro Magazine était aussi l’occasion pour Nicolas Sarkozy de rappeler son oppositiân au mariage comme à l’adoption pour les couples homosexuels, ainsi qu’à l’euthanasie. Encouragé par son conseiller Patrick Buisson, qui fut aussi directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, le chef de l’État n’a jamais varié sur ces questions à haute valeur symbolique, renonçant ainsi au contrat d’union civile pour ne pas « porter atteinte à l’institution du mariage ».

Estimant que la modernité ne justifie pas des mesures qui s’apparentent à des transgressions anthropologiques, Nicolas Sarkozy assume une position d’autant plus estimable qu’elle va à contre-courant des idées dominantes de la société française et d’une partie de son propre camp.

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