Valeurs Actuelles

Sarkozy : ce que pensent (vraiment) les Français.

Vendredi 26 juin 2015 // La France

www.innovation-democratique.org

À la veille du congrès refondateur de l’UMP, devant aboutir à la création des Républicains, l’ancien chef de l’État est pour la première fois distancé par Juppé dans son propre camp. Pas si simple en réalité...

« Le préféré, c’est Juppé ». La une du Parisien Dimanche titrant, le 24 mai, sur un sondage Odoxa donnant gagnant Alain Juppé face à Nicolas Sarkozy dans le cadre de la primaire UMP de 2016, puis (nettement) plus large vainqueur, contre Marine Le Pen, du second tour de la présidentielle de 2017, a fait l’effet d’un électrochoc. « Il faut arrêter de se raconter des histoires : c’est inquiétant », commente, en privé, un sarkozyste du premier cercle, quand les Juppéistes y voient, un « nouveau signal » de la victoire annoncée de leur champion. Pas si simple, pourtant. Loin de là.

« Dans l’électorat de droite, et en particulier à l’UMP, Sarkozy surclasse largement ses concurrents », rappelle jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop. Et c’est ici, d’abord, pour les sondeurs, que ce situe la future « clé de répartition » de l’affrontement Sarkozy-Juppé. Or pour parvenir aux résultats de son étude concernant la primaire, Odoxa a ciblé "les personnes se déclarant prêtes à aller voter" lors de celle-ci. Un vaste fourre-tout incluant sympathisants de droite, du centre et même de gauche.

S’il souligne « un incroyable retournement en quelques mois », Gaël Sliman, le patron de l’institut de sondage, le reconnaît lui-même dans son commentaire : « Attention, Juppé doit clairement son avance aux électeurs du centre (80-20 face à Sarkozy auprès des sympathisants UDI), plus qu’à ceux de l’UMP, auprès desquels Sarkozy conserve une avance sensible (58% contre 42 %), même si elle diminue. »

De même dans l’hypothèse d’un duel préférentiel, la même étude fait elle encore apparaître une large victoire de l’ancien président. Toutes les études menées sur la question, notamment aux États-Unis, « le » pays des primaires, démontrent, en effet, que c’est le noyau dur partisan qui fait l’élection (lors de la primaire socialiste de 2007, seuls 10 à 15 % d’électeurs non socialistes se sont déplacés).

À la veille du "congrès refondateur" de 1’UMP du 30 mai, l’opinion n’en est pas moins sévère pour Sarkozy, dont les cotes de confiance et d’avenir ont chuté en moyenne de 10 points depuis son retour en politique. « Il est toujours aussi rejeté à gauche, l’objet de fortes suspicions au centre et ne fait plus l’unanimité à droite », résume Jérôme Sainte-Marie, président de l’institut PollingVox. L’homme a beau affirmer avoir "changé", son style continue de heurter, y compris au sein de son électorat : « on ne se refait pas à 60ans, on dirait qu’il a mis sur "pause", puisqu’on l’a retrouvé comme avant », commente Jérôme Fourquet.

« Le fait d’avoir déjà été président de la République peut entraîner de la lassitude, à l’heure où les Français disent vouloir du renouvellement », explique Frédéric Micheau, directeur des études d’opinion chez OpinionWay, citant sa récente enquête parue dans Marianne faisant apparaître que seuls 19 % des Français éprouvaient le souhait de voter pour lui à la présidentielle (soit deux points de plus seulement que François Hollande). Le rappel de son bilan « le dessert auprès des déçus de son quinquennat tentés par Marine Le Pen », ajoute jean- Daniel Lévy, directeur du département politique et opinion de Harris Interactive.

De même sa posture actuelle de "rassembleur" de l’UMP, si elle échoue, pour l’heure, à rassurer son aile centriste, prend-elle à rebrousse-poil une partie de son aile droite, préférant un Sarkozy "transgressif" au Sarkozy "consensuel". Autrefois expert dans l’art de lancer les débats, celui-ci se montre enfin « moins réactif et intuitif, plus suiveur » (Jérôme Sainte-Marie), permettant notamment à Bruno Le Maire de dégainer le premier sur la réforme de l’école, voire de se laisser dicter ses choix : par Nathalie Kosciusko-Morizet en faisant machine arrière sur le colloque sur l’islam (devenu une simple demi-journée à huis clos) ; par son auditoire, comme lors de son fameux « si ça peut vous faire plaisir » devant les militants de Sens commun, lui réclamant l’abrogation du mariage pour tous...

Alors, Sarkozy « usé, vieilli, fatigué », comme Lionel Jospin l’avait espéré de Jacques Chirac en 2002 ? On en est loin. Si sa campagne interne pour la présidence de l’UMP a été jugée « un peu poussive, y compris par ses propres électeurs » Gérôme Fourquet), il est aujourd’hui, à la tête de son parti, « incontestable et incontesté » (Jean-Daniel Lévy). Alors qu’à l’instar d’Henri Guaino ou de Bernadette Chirac, nombreux étaient ceux à douter de sa stratégie de retour par la case UMP, c’est cette position centrale de chef de l’opposition qui constitue, aujourd’hui, son atout numéro un. Le (re)voilà à la tête d’une armée militante avec laquelle « il conservé des liens extrêmement forts de proximité » (Frédéric Micheau).

Qu’importent les déceptions qu’il a pu engendrer : on oublie (presque) tout et on recommence ! Comme le souligne Jean-Daniel Lévy, « il a repris la direction de l’UMP sans véritable opposition et avec une très large majorité, alors même qu’il a perdu toutes les élections durant son quinquennat, que son bilan en matière de réforme est contesté et qu’il n’a pas réussi à assurer sa succession à la tête du parti ». Bref, le socle est resté. Solide. Au point que la défaite de 2012 n’a fait, chez nombre de sarkozystes, que développer « une idée de revanche » (Frédéric Micheau).

Cerise sur le gâteau : ce bénéfice engrangé par Sarkozy en se faisant réélire à la tête de l’UMP dépasse largement le cadre de son parti. Les spécialistes de l’opinion interrogés par Valeurs actuelles sont unanimes. Jérôme Fourquet : « Il y a un rejet viscéral de François Hollande au sein de l’électorat de droite dans son ensemble ; en reprenant la direction de son parti, Nicolas Sarkozy devient le réceptacle naturel de cet électorat qui se dit : "Il faut mettre fin à la catastrophe ! Qui est le mieux placé pour le faire ?" Réponse : le patron du parti considéré comme le plus à même de succéder à la gauche, donc Sarkozy. »Jérôme Sainte- Marie : « Les Français veulent l’alternance.

C’est cette alternance, davantage que celui qui l’incarne, qui compte le plus pour eux. Si le jeu politique veut que ce soit Sarkozy, les électeurs de droite, même réticents, s’y résoudront. » Frédéric Micheau : « L’image de Hollande est si abîmée qu’il suffit à Sarkozy d’occuper la place de principal opposant pour attirer les électeurs. » Jean-Daniel Lévy : « En gros, Sarkozy est le contre-exemple, le miroir inversé de Hollande, notamment sur la question de l’autorité, et cela suffit. Compte tenu du rejet de Hollande, la posture compte plus que le message. »

Certes, « la sarkomania a vécu » (Jérôme Fourquet). Certes, encore, « il existe de vraies interrogations sur sa capacité à incarner une ligne » (Jérôme Sainte-Marie). Il n’empêche : par son pedigree (stature présidentielle) et la place qu’il occupe (chef de l’opposition), celui-ci est aujourd’hui le « favori pour la primaire de 2Ol6 » (Frédéric Micheau). Atout supplémentaire au sein des sympathisants de droite de plus en plus à... droite : le positionnement centriste de juppé. « Le fait pour Sarkozy d’être perçu comme plus à droite que son principal concurrent est un atout dans son camp » (Jérôme Fourquet).

Après quoi, pour la présidentielle, l’un et l’autre étant donné vainqueur face à Hollande ou Marine Le Pen (qui atteint cependant 41 % des voix contre Sarkozy) l’argument du "vote utile" en faveur de juppé ne joue pas. Même l’accumulation des affaires, sur laquelle mise l’ancien premier ministre, tout comme François Fillon, n’influe pas dans les préférences des électeurs de droite. Tout au plus celles-ci sont-elles comme « une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Sarkozy » (Frédéric Micheau). Mais en l’absence d’un "tsunami judiciaire", l’opinion très dégradée de la population sur la classe politique en générai "protège" l’ancien chef de l’État : « les trois quarts des Français pensent que tous leurs responsables sont corrompus », rappelle jean-Daniel Lévy.

« Concernant Sarkozy, ajoute jérôme Sainte-Marie, les positions sont figées : à gauche, on dénonce ses casseroles à droite, une justice aux ordres. » D’où, à l’UMP, une mobilisation supplémentaire constatée chez certains en faveur de leur chef. S’ils veulent le détrôner, Marine Le Pen et Alain juppé ne pourront se contenter d’attendre sa chute. Ils vont devoir aller le combattre sur son terrain. À droite.

Valeurs actuelles 28 mai 2015

Répondre à cet article