Sa Majesté Nicolas II Tsar de toutes les Russie.

Lundi 3 mars 2014 // Le Monde

Photographie de Nicolas II de Russie.
Sa Majesté Nicolas II Tsar de toutes les Russie.

Sous protection policière, ces JO permettent à Moscou de manifester son contrôle du Caucase du Nord. À Sotchi, sous haute surveillance JO d’hiver.

Près de 3 milliards de téléspectateurs devraient regarder les XXII° Jeux Olympiques d’hiver, ouverts jusqu’au 23 février dans cette ville vitrine de la Russie de Poutine.

Enchâssée entre les contreforts du Caucase et les plages de galets de la mer Noire, Sotchi se veut la perle de la mer Noire. « Le site se trouve là où la montagne rejoint la mer, s’enthousiasme un représentant de la société Olympstroy, le maître d’œuvre du site. C’est un endroit unique au monde, que vous ne verrez nulle part ailleurs ! » L’anneau central hérissé de drapeaux multicolores, les pelouses et les six stades climatisés (70 000 places) impressionnent d’emblée par leur gigantisme.

Au village olympique de Krasnaïa Poliana, la "clairière rouge", à moins de 50 kilomètres de la ville, au coeur des montagnes, les athlètes disposent de quatre stations de classe mondiale pour les épreuves de ski alpin, de bobsleigh ou de combiné. Le village flambant neuf de Rosa Khutor a été érigé sur les berges du fleuve Mzymta par Interros, le holding de Vladimir Potanine, le roi du nickel.

Il y a cinq ans, il n’y avait rien, ici, que des forêts, explique Alexandre Belokobylski, le directeur exécutif de Rosa Khutor. Près de 1,6 milliard d’euros ont été investis dans les travaux.

La Fédération de Russie a fait le choix très politique d’organiser ses premiers jeux Olympiques de l’ère postcommuniste aux marges de son empire. À deux pas de la frontière géorgienne, Sotchi, capitale d’été de la Russie, est le camp de base des sommets du Caucase, connus pour leur enneigement exceptionnel. C’est surtout une ville que chérit Vladimir Poutine. Il vient chaque année y skier et y possède une datcha. Il n’aura ménagé aucun effort pour convaincre le Comité international olympique de choisir cette ville, le 4 juillet 2007. L’ampleur des investissements promis par Moscou avait été un facteur décisif. Ils se monteront finalement à 37 milliards d’euros, près de cinq fois plus !

Comme pour tous les JO modernes, la région hôte a consenti d’énormes efforts d’équipements. Il ne reste plus grand-chose du paisible village de pêcheurs d’il y a sept ans. La ville a été entièrement réhabilitée : tout-à-l’égout, réseaux d’électricité, routes, aéroports... Près de quatre cents ouvrages ont été rénovés ou construits. Le niveau des infrastructures est excellent, se félicite Inna Sandzhi-Goryaeva, un ingénieur venu d’Astrakhan. Grâce aux nouvelles gares, nous ne sommes plus qu’à trente minutes en train des pistes de ski.

Cette vitrine de la Russie moderne a un prix pour les 350 000 habitants excédés par les embouteillages, le bruit et l’anarchie des constructions illégales. Les autorités n’ont pas su stopper la construction de dizaines de gratte-ciel sortis de terre sans permis de construire. « Les immeubles de vingt étages ont été interdits par le plan d’urbanisme adopté en 2009, mais quelque chose est allé de travers », reconnaît Natalia Zakharova, la rédactrice en chef de la revue Architecture de Sotchi. Elle dénonce l’appât du gain des promoteurs immobiliers et la corruption des élites locales : « Sans compter les dégâts écologiques, inévitables compte tenu de l’échelle des travaux. » Membre de la Société de géographie russe, Yulia Naberezhnaya est en colère : « L’écosystème du fleuve Mzymta [qui traverse le village de Krasnaïa Poliana, NDLR] ne sera pas rétabli avant au moins cinquante ans. Les dommages sur l’environnement ne valaient pas deux semaines de Jeux. »

Ces Jeux sont les plus chers de l’Histoire, les plus corrompus aussi, estime l’ONG Transparency International, qui chiffre à 20 % des sommes dépensées la part de la corruption. La Russie et donc Poutine a voulu à toute force ce défi. Les chantiers pharaoniques ont fait de Sotchi un symbole.

Ces JO de Sotchi donnent à la Russie une belle occasion de démontrer au monde son contrôle total du Caucase du Nord. Ils offrent à la Russie la preuve que cette grande Nation a une puissante dimension nationale et internationale, analyse Vladimir Kolossov, professeur de géopolitique à l’Académie des sciences de Russie. La capacité du pays à organiser une telle compétition olympique mondiale démontre la stabilité retrouvée du pays après le chaos des années 1990. À l’extérieur, les Jeux délivrent un message : la Russie est redevenue une grande puissance. Après son déclassement qui suivit l’implosion de l’empire soviétique, elle a repris sa place de pôle indépendant dans le monde. »

Trois disciplines nouvelles à Sotchi : le ski acrobatique en snowboard et en ski, le slalom parallèle en snowboard.

L’après JO donne aussi des ailes aux autorités. Elles veulent faire de Sotchi, enrichie d’infrastructures neuves et d’excellentes pistes skiables, la grande aire récréative du sud de la Russie, capable d’attirer des touristes russes et étrangers. Dès octobre, la station accueillera son premier Grand Prix de formule 1, puis elle sera, en 2018, l’une des dix villes hôtes de la Coupe du monde de football. « Nous allons enfin être perçus comme une grande station balnéaire, très attractive pour les investisseurs », assure Anatoli Pakhomov, le maire de Sotchi, en offrant le champagne sur le pont du Palma-de-Sotchi, luxueux bateau-restaurant amarré au port survenus fin décembre à Volgograd (34 morts), revendiqués par le groupe islamiste Vilayat Daguestan, ont mis les services en alerte maximale. Volgograd est à 700 kilomètres de Sotchi, mais la multiplication d’actions terroristes ne pourrait que brouiller l’image et le message de la Russie dans cette région instable.

L’État russe a déployé à Sotchi 37 400 policiers et militaires, et un imposant réseau de surveillance (satellites et drones). Le FSB, le service fédéral de sécurité, a été autorisé à contrôler toutes les communications téléphoniques et Internet des journalistes et sportifs présents pour l’événement. « Il n’y aura pas un endroit sur terre aussi sécurisé que Sotchi jusqu’au23 février », s’amuse-t-on sur les rives de la mer Noire.

Les travaux ont pourtant pris du retard. Visiteur régulier des chantiers depuis deux ans, Poutine en a pris ombrage. Le vice-président du Comité olympique russe Akhmed Bilalov a été sèchement limogé en février 2013, à cause de la lenteur de la construction du site de saut à skis. Le président russe a tapé du poing sur la table. Il était impensable pour lui de ne pas honorer les engagements de la Russie, au risque de dégrader l’image d’un pays modernisé et le prestige personnel de celui qui veut rester dans l’Histoire comme le grand reconstructeur de l’État russe.

Ces efforts sur les chantiers et l’accueil ne maîtrisent pas tous les impondérables. Sur la sécurité : les Jeux seront-ils entachés par des attentats, alors que les islamistes de l"émirat du Caucase ont promis de gâcher la fête ? Sur le bilan sportif de la Russie : se hissera-t-elle sur le podium des nations ayant remporté le plus grand nombre de médailles ? « L’équipe française de biathlon est trop forte pour nous, mais nous avons toutes nos chances en hockey sur glace », veut croire Mikhail Mikhis, le directeur d’une chaîne télévisée locale. Il a pronostiqué la victoire de l’équipe russe de hockey en finale contre le Canada par 5 buts à 2. Si c’est le cas, le pays tout entier-90% de la population soutient les JO pourra alors communier autour de ses sportifs. Et de son président !

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