SAHEL : La nouvelle poudrière africaine.

Samedi 23 juin 2012 // L’Afrique

Rébellions armées, implantation de groupes terroristes islamistes, prises d’otages, trafics d’armes et de drogue, déplacements de populations, camps de réfugiés, mutineries et coups d’État, le Sahel n’est plus qu’une dangereuse poudrière et une vallée de larmes. sur le plan géopolitique mondial tel qu’il se présente aujourd’hui, il est clair que l’Afrique - et les 53 pays qui composent ce continent - vit dans un état d’exception endémique, fait tout à la fois d’instabilité profonde et de contradictions non moins grandes. Si l’État de droit semble régner au Sénégal et, si par le truchement d’élections « démocratiques », on a pu mettre un terme en Sierra Leone ou au Mozambique à d’atroces guerres civiles, il est dérisoire de parler de « démocratie » ou de simple État de droit dans la plupart des pays du Continent noir où règnent des despotes comme au Cameroun, au Burkina-Faso ou au Congo-Brazzaville, sans parler de dynasties monocratiques en République « démocratique » (sic) du Congo et au Gabon.

DES SPÉCIFICITÉS AFRICAINES

De surcroît, si les rivalités entre États et dirigeants, de possibles contentieux territoriaux ou frontaliers existent, il y a une spécificité en ce qui concerne les conflits qui affligent l’Afrique : l’inexistence du moindre véritable contrat social, d’un authentique État institutionnalisé, légitime et protecteur des populations, la prégnance du clientélisme tribal et de la corruption généralisée.

C’est là une des causes fondamentales des guerres civiles qui ont éclaté au Tchad, en Somalie, en République Démocratique du Congo, sans oublier la Côte d’Ivoire, après Houphouët-Boigny, le Libéria ou la Sierra-Léone.

A cela s’ajoutent évidemment les entreprises sanglantes des terroristes islamistes d’Agmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) et de tous les fauteurs de troubles, de trafics et de violences qui ne connaîtraient pas certains des succès qui sont les leurs, si les populations auxquelles, ils s’adressent ne vivaient pas dans la déshérence, la pauvreté et le désespoir en raison de l’existence d’États faibles, jugés lointains, inefficaces, voire sans légitimité aucune.

Pas étonnant donc si les étendards verts et noirs de la conquête islamiste se répandent ici et là comme une traînée de poudre au Sahel. Zone oubliée et négligée, ce Sahel est devenu depuis quelques années une zone de tous les risques pour ses populations en premier lieu mais également pour tous les pays de la région et au-delà pour le monde.

C’est au Mali que la situation a dégénéré avec la désintégration du pays après la victoire du Mouvement national de libération de l’Azwad (MNLA), assisté du mouvement touareg islamiste Ansar Eddine et des combattants d’Agmi . Une coalition certes disparate et loin de pratiquer l’entente cordiale mais qui contrôle désormais 50 % du territoire malien, soit près de 1 million de kilomètres carrés, une zone quasi-désertique deux fois plus vaste que la France.

Des questions enterrées

Fragilisée depuis longtemps, cette zone à l’équilibre instable a vu celui-ci se rompre dans la foulée des révoltes arabes. Et ressurgir des questions enterrées depuis quelques décennies : celle des Touareg, des frontières et de la légitimité - dès lors menacée - des États du Niger, de la Mauritanie et du Nigéria.

Si certains esprits, se voulant rationnels, avaient imaginé que l’Afrique subsaharienne était protégée des miasmes en provenance d’Afrique du Nord par la barrière de sable du plus grand désert du monde, ils oubliaient simplement qu’un tyran mégalomane et sanguinaire, Khadafi, s’était acharné, lui, à déstabiliser la région pour y conforter son influence.

Et le déclenchement de la rébellion au Mali, en janvier dernier, a bien été précipité par l’arrivée de plusieurs milliers de Touareg, appelés « revenants » parce que de retour de Libye où ils avaient servis sous Khadafi, combattants ayant emporté avec eux d’importantes quantités d’armes puisées dans les stocks libyens. À la différence des « revenants » au Niger, immédiatement désarmés à leur arrivée au pays, ceux du Mali ont vite rejoint les rangs d’un autre groupe pour former le Mouvement national de Libération de l’Azawad (MNLA).

Qu’est-ce que l’Azawad ? C’est une région aride, au nord du Mali, mais également un espace plus important et sujet à contestation, revendiqué comme une nation par des responsables touaregs. Dispersés entre le Mali, le Niger, le Burkina Faso, la Libye et l’Algérie, les Touareg en sont venus à rêver d’indépendance, et ce dès 1960, à heure où le Mali et les pays voisins accédèrent à l’indépendance.

UN AZAWAD INDÉPENDANT ?

Avec l’appui de Tripoli et du dictateur Khadafi, un Front populaire de Libération du Sahara arabe central avait vu le jour en 1980. Il s’agissait alors de créer un Etat au coeur du Sahara, dans l’orbite du Guide Libyen.

Le 6 avril dernier, le Mouvement national de libération de l’Azawad, principal groupe rebelle du Nord Mali, a proclamé « irrévocablement l’État indépendant de l’Azawad » en s’emparant dans la foulée de deux grandes villes de la boucle septentrionale du Niger : Gao, à l’est, l’ancienne capitale de l’Empire Songhaï, et Tombouctou, à l’ouest, l’ancienne « ville sainte » de l’islam saharien.

Reste qu’un autre groupe armé a fait son apparition, Ansar Eddine (les « partisans de la religion ») dirigé par Iyad ag Ghali, chef de guerre touareg respecté et salafiste reconnu qui n’a pas hésité à s’allier aux combattants d’Agmi pour s’installer à Tombouctou dont il a délogé les partisans du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Il est vrai que, si le MNLA se veut laïque et indépendantiste, et entend créer un État-nation dans l’Azawad (« le pays des pâturages ») dans le nord du Mali actuel avec peuplement touareg, l’Ansar Eddine prône lui la charia et une « république islamique » pouvant ... s’étendre à la fois sur le Sahel et le Sahara.

Pour l’heure, la région est livrée aux pillages et aux viols, les chrétiens du Nord du Mali semblant avoir été relativement protégés des exactions des islamistes par la solidarité de leurs voisins musulmans.

L’archevêque de Bamako , Mgr Jean Zerbo, n’en a pas moins déclaré : « Vis-à-vis du serpent de l’intégrisme (islamiste), nous ne nous sommes pas rendu compte du danger. Nous l’avons bien vu venir mais nous l’avions pris pour un petit serpent : or, il s’est révélé être un boa ! »

L’ONDE DE CHOC

L’onde de choc du Mali se propage à travers tout le Sahel. La Mauritanie, soutenu par le Niger, compte s’engager dans la lutte contre Aqmi dans le nord du Mali. Au Nigéria, le Nord est en proie à l’insurrection sanglante des groupes islamistes radicaux et anti-chrétiens de Boko Haram. Dans le sud de la Libye, l’ethnie Toubou s’agite. Quant au Tchad, il regarde la situation avec inquiétude. On sait par ailleurs que les deux « Soudan » sont au bord de la guerre. Enfin, qu’en est-il du grand voisin du nord, l’Algérie ?

Théoriquement hostile à toute intervention étrangère dans son voisinage, notamment celle de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), présidée par le chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, intervention qui serait appuyée logistique-ment par la France et les États-Unis, Alger n’en refuse pas moins d’intervenir au Mali. Il est vrai que les services algériens sont soupçonnés de soutenir depuis de nombreuses années l’Agmi. Ce qui suscite beaucoup d’interrogations chez les nationalistes touaregs.

N’oublions pas que, dès 1960, tous les États arabo-musulmans d’Afrique du Nord ont essayé de s’emparer du Sahara, région à la faible démographie mais pourvue d’immenses richesses minérales (pétrole, gaz naturel, or, uranium, bauxite et phosphates).

Une contrée qui compterait pas loin de 5à 10 millions de Touareg qui rêvent à leur tour de former une nation. Reste le fameux principe de l’ « intangibilité » des frontières issues de la colonisation. Un principe d’ores et déjà battu en brèche au Soudan dont le sud, noir, chrétien et animiste, a fait sécession du nord arabisé et islamique, en Libye où l’après Khadafi semble de plus en plus se traduire par l’éclatement entre les trois provinces traditionnelles de la Tripolitaine, de la Cyrénaïque et du Fezzan, sans oublier la Kabylie qui ne verrait pas d’un mauvais oeil sa séparation d’avec l’Algérie.

En définitive, nous assistons au Sahel au réveil brutal d’une région oubliée qui se rappelle au souvenir du reste du globe par une réaction en chaîne de crises qui font ressurgir des problèmes enfouis. Pour l’heure - et pour les dirigeants de la planète - la question qui se pose est de savoir si le Mali n’est pas en train de devenir une nouvelle base du djihad islamique. Un péril pour l’Afrique et... le reste du monde.

Répondre à cet article