Russie

Vendredi 6 juillet 2012 // L’Histoire

"Valeurs actuelles" a emmené ses lecteurs à la découverte des plus beaux trésors de la capitale russe. Ils ont aussi rencontré des témoins de haut niveau. Pour mieux comprendre une réalité souvent déformée. 

Nicolas II photographie couleur.jpgLes quarante voyageurs privilégiés emmenés à Moscou par Valeurs actuelles et Voyages à la une, du 2 au 5 juin, sont revenus de Russie avec trois enseignements : la confirmation de la richesse des trésors offerts par la capitale russe, l’extraordinaire vitalité de la société moscovite et le sérieux décalage entre la réalité et les sombres descriptions de la pluparts des médias français. « C’est à croire qu’ils raisonnent sur des idées et des images figées dans les années 1990 », nous dira un Français expatrié.

Comme chaque voyage préparé par notre rédaction, celui-ci n’a pas dérogé à la règle, offrant une alternance de visites de premier plan la galerie Tretiakov, le palais des Armures, le fabuleux fonds diamantaire, le musée Pouchkine... et de rencontres avec des personnalités pour mieux comprendre la réalité russe d’aujourd’hui, avec toutes ses facettes, des plus prometteuses aux moins reluisantes.

Pas de tabou dans cette découverte rythmée par les cafés Tchekhov et Pouchkine, un dîner à la Maison centrale des écrivains, un surprenant souper géorgien et le ballet Anyuta au Bolchoï. Tout fut mis sur la table, des droits de l’homme à l’alcoolisme et à la corruption, du potentiel énergétique fabuleux du pays aux ambiguïtés diplomatiques du Kremlin dans les dossiers syrien et iranien.

Venu à notre rencontre à l’hôtel Marriott Moscow Royal Aurora, Emmanuel Quidet, cadre dirigeant chez Ernst & Young et président de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe, sut présenter ce pays sans langue de bois ni faux-semblants, après cet aimable préambule : « Valeurs actuelles est le seul média français à raconter des choses sérieuses sur la Russie. »Venant d’un professionnel travaillant depuis dix-huit ans dans le pays, fondateur et soutien de l’excellent Courrier de Russie, cet hommage a été apprécié à sa juste mesure.

Il fallait remettre certaines idées à l’endroit, rappeler cette période qui a suivi la fin de l’Union soviétique, « de la stagnation au chaos, à l’oligarchie et à l’économie de marché » : « Le pays n’a que vingt ans. La démocratie russe n’a que vingt ans... » Deux décennies parcourues à marche forcée pour renaître du marasme communiste « Les Russes détestent Gorbatchev qui leur a fait perdre leur statut de puissance mondiale », marquées par la renaissance politique et morale des années Poutine-Medvedev.

« En 2000, Poutine eut trois problèmes majeurs à régler, explique M. Quidet :préserver l’intégrité du territoire russe, résoudre le problème des oligarques et gérer la crise économique et sociale. » Il y a en grande partie réussi, tout en redonnant leur fierté aux Russes, récompensé par ses succès électoraux répétés, entre 2000 et 2012.
Il fallait sans doute que le géant russe blessé en passe par sa thérapie de fer pour se stabiliser, éviter une guerre civile et en finir avec le conflit en Tchétchénie. Les Russes n’ont pu que se féliciter de la reprise en main de l’administration et -de la mise au pas des oligarques, pilleurs de ressources nationales dans les années 1990. Embastillé pour corruption, vol et fraude fiscale, bénéficiant d’une étrange indulgence dans les médias occidentaux, Mikhaïl Khodorkovski est un des symboles de cette oligarchie prédatrice naguère toute-puissante.

« La Russie a su garder un excellent niveau d’éducation et s’est transformée à grande vitesse, explique M. Quidet. En 2012, elle redécolle. » La contrepartie de cette amélioration du niveau de vie est le réveil de l’opposition, ce que le Kremlin n’avait pas prévu et qu’il ne sait pas vraiment gérer. Issus de la nouvelle classe moyenne, les jeunes urbains éduqués et connectés qui manifestent depuis quelques mois n’ont pas connu les souffrances de leurs aînés : « Ils demandent une évolution de la société, plus de liberté démocratique. » La contestation dure, malgré l’économie qui tourne à plein régime, appuyée sur les immenses ressources de gaz et de pétrole, 550 milliards de dollars de réserves financières et une dette de moins de 10 % du PIB.

« Les opportunités professionnelles sont nombreuses et les investissements plus rentables qu’en Chine », confie Emmanuel Quidet. On le constate en découvrant le nombre de marques françaises installées dans le pays, pas seulement dans le luxe. Renault, par exemple, produira bientôt 1,5 million de véhicules par an dans la plus grande usine du monde. Avec 50 magasins et 25 000 salariés, Auchan est devenu le plus gros employeur étranger du pays. « Même pendant la crise de 2008, la France a continué à investir, passant de la neuvième à la cinquième place des investisseurs étrangers, devant les États- Unis », observe M. Quidet, qui pointe les risques : « Le poids de la bureaucratie et l’interprétation des lois ; la corruption ; le manque d’argent pour la santé et l’éducation ; une démographie déclinante, avec 400 000 Russes en moins chaque année et 2 millions d’avortements pour seulement I,5 million de naissances. » Les -besoins illimités en infrastructures du plus grand pays du monde, chiffrés en trilliards de dollars, offrent pourtant de belles perspectives : « Nous avons deux siècles de développement économique franco-russe devant nous. »

Heureuse d’emmener notre groupe à l’ambassade de France, rue Bolchaïalakimanka, notre jeune guide Macha s’enthousiasme aussitôt : « La maison Igoumnov est l’une des plus belles demeures de Moscou. »Macha semble fière que le drapeau français flotte sur cette bâtisse un peu massive, construite sur le modèle des vieux palais de bois de la Russie impériale. Les Soviets l’avaient transformée en centre médical puis en club des travailleurs, avant de la mettre à la disposition du gouvernement français, en 1938.

C’est là que Jean de Gliniasty, en poste depuis janvier 2009, reçoit notre groupe pour un exposé aussi riche que vivant. Unanimement salué à Moscou pour ses qualités humaines et son sens politique, cet ambassadeur regrette lui aussi « la vision biaisée » de trop de médias sur la Russie... « à part Valeurs actuelles ». Ouf ! « La perception de la Russie n’est pas adéquate à l’état actuel de ce pays, précise-t-il. Il a affronté un choc terrible, pratiquement sans effusion de sang, alors qu’on s’attendait au pire. La surprise est que le système s’est effondré sans massacre de masse. » Et la Tchétchénie ? « Eltsine a lancé cette guerre, Poutine l’a finie. » Les années post soviétiques ont été « une période terrifiante ». Le pays n’a plus existé. Il a réussi à se relever pendant les "années Poutine" : « Cette période a vu la société se désoviétiser et a vu naître une classe moyenne cultivée. » Pour l’ambassadeur aussi, cette prospérité a fait se lever des contestataires qui ne veulent plus être traités en enfants, et exigent une meilleure représentation dans la vie politique. « Le changement est irréversible et il n’est plus possible de verrouiller », disent nos diplomates, même si cette opposition reste très hétéroclite, de l’extrême droite à l’extrême gauche, sans véritable chef.

« Les contestataires n’ont pas de projet politique viable et ne représentent pas d’alternative à Poutine », insiste Ekaterina Narotchnitskaïa dans un français parfait, teinté de langueur slave. Directrice de la Fondation pour la perspective historique, éditrice en chef de Perspektivy.org et directrice de recherche à l’Institut de l’information en sciences sociales de l’Académie russe des sciences, cette brillante analyste est venue à notre rencontre pour un passionnant dîner-débat dans le décor historique de la Maison centrale des écrivains.

Pour elle, le « souverainiste Poutine » se place « au cœur de l’identité russe » dans la lignée de Pierre le Grand. Mme Narotchnitskaïa est formelle : « Poutine a corrigé les effets néfastes des réformes eltsiniennes, avec une idée pivotale : le refus de l’abdication nationale ethistorique. Nous avons évité l’effondrement et l’effacement de la Russie. Le pays a retrouvé la stabilité intérieure et le respect de soi-même,. » C’est évidemment cette "idée pivotale" qui a fait si longtemps le succès politique de Poutine.

Cette grandeur retrouvée de la Russie se vérifie à travers les chantiers de restauration des plus beaux bâtiments publics, dans la reconstruction achevée de l’immense cathédrale du Saint-Sauveur (rasée par Staline), au centre de Moscou, dans le soin apporté à l’entretien des trésors légués par l’Histoire, comme sur la place des Cathédrales, au coeur du Kremlin. Face à celle de l’Archange Saint-Michel,patron céleste des soldats et des princes russes, nécropole où reposent une cinquantaine de grands princes et tsars, se dresse l’Annonciation, l’église privée des princes de la Grande Russie. L’une des plus anciennes iconostases de Russie (une centaine d’icônes, dont certaines remontent au XIV° siècle) y raconte la foi et la puissance russes à travers les âges.

Tout n’est pas parfait, reconnaît Mme Narotchnitskaïa. La corruption n’est pas réglée, la démographie est catastrophique, l’économie pas encore assainie. Et les droits de l’homme ? « Le mot dictature est chez nous une absurdité ! Ici, les libertés existent, il n’y a pas de sujet tatou, ni de politiquement correct comme en Occident. Notre espace intellectuel reste un des plus libres dans le monde, sauf, c’est vrai, sur le plan politique. » On le sent bien : les Russes n’aiment pas les donneurs de leçon. Le dossier Syrie agace : « La démocratie imposée de l’étranger est une boîte de Pandore. L’interprétation radicale des droits de l’homme hors du contexte historique, culturel et social est un danger. » Mme Narotchnitskaïa préfere rappeler les racines chrétiennes que la Russie, « puissance transcontinentale eurasienne », partage avec l’Europe, et la place de la France dans l’imaginaire’ russe : « Elle exerce une attraction particulière chez nous, ce qui n’est pas le cas avec d’autres pays. Mais cet amour russe pour la France n’est pas payé de retour. » 

Rencontré au Patriarcat orthodoxe de Moscou, le prêtre Sergueï Zvonarev, chargé d’affaires « avec l’étranger lointain », se montre moins sévère, peut-être pour se faire absoudre de son gros retard à notre rendez-vous : « Pendant la période soviétique, la France a été une île pour les orthodoxes. »Malgré les « dérives » sociétales qu’il condamne l’homosexualité, l’avortement, l’euthanasie, le père Zvonarev se réjouit lui aussi de l’évolution actuelle : « La liberté de pensée et la liberté d’expression sont des valeurs positives. Il n’y a pas eu de période équivalente pour la liberté religieuse. »

Pour le Français Alexandre Latsa,jeune chasseur de têtes installé à Moscou avec son épouse, d’origine russe, « le XIX, le XXe et le XXle siècle cohabitent en Russie ». À ses yeux, c’est la clé pour comprendre l’évolution si contrastée de la société russe. Malgré la lenteur de la bureaucratie, la corruption ambiante, la brutalité de la société et la dureté des agents de l’État l’un d’eux lui jeta un jour son passeport à la figure, M. Latsa a décidé de travailler sur place.

Le potentiel énorme de la Russie justifie tous les tracas. Il nous le dit, avec un bel enthousiasme, en livrant des conseils pratiques à ceux de nos voyageurs dont les enfants ou petits-enfants cherchent un stage ou un emploi à l’étranger : « Les choses vont très vite ici. Il faut venir maintenant. Poutine et Medvedev sèment les graines de ce qui va éclore dans quinze ans. »
 
Le prochain voyage Valeurs actuelles emmènera une cinquantaine de nos lecteurs pour un séjour inoubliable en Algérie, du 15 au 22 septembre.
La réservation est ouverte auprès d’Ictus Voyages 18, rue Gounod, 92210 Saint-Cloud. E-mail : contact@ictusvoyages.com

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