REVOLUTION EN UKRAINE

Russie-Allemagne : un parfum de guerre froide

Par Thomas Schnee.

Mardi 13 mai 2014 // Le Monde

L’escalade entre la Russie et l’Otan à propos de la crise ukrainienne fait chauffer les esprits en Allemagne.

Berlin, correspondance. La crise ukrainienne et le conflit entre la Russie et les pays de l’OTAN nous mènent-ils vers une nouvelle guerre froide, voire vers une guerre tout court ? « Je me refuse à imaginer une escalade militaire entre l’est et l’ouest de l’Europe, mais une chose est sûre : si de mauvaises décisions sont prises aujourd’hui, des décennies d’effort pour la paix et la sécurité en Europe pourraient être réduits à néant », déclarait en début de semaine le ministre des affaires étrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier. En principe, la logique de coopération politique et stratégique apparue en Europe après la chute du mur de Berlin, ainsi que l’imbrication croissante des économies européenne et russe, devraient rendre un conflit intra-européen autant dommageable pour l’agresseur que pour l’agressé, et militent a priori contre cette thèse guerrière.

Frank-Walter Steinmeier et Angela Merkel.
Frank-Walter Steinmeier et Angela Merkel. © Reuters

Jusqu’à présent, chaque lueur d’apaisement est immédiatement infirmée et l’escalade se poursuit, comme actuellement à Sloviansk et à Odessa, avec près de quarante morts pour la seule journée du 2 mai. Vendredi, Kiev a en effet lancé ses forces armées à l’assaut de cette ville de l’est du pays, tombée il y a quelques jours aux mains de milices séparatistes prorusses. La réponse de Moscou ne s’est pas fait attendre. Pour le porte-parole de Vladimir Poutine, cette « opération punitive » est en train de détruire « les derniers espoirs de maintenir en vie l’accord de Genève ». Signé le 17 avril dernier, celui-ci prévoyait l’arrêt des provocations de part et d’autre, ainsi que la mise en place « d’étapes initiales concrètes pour désamorcer les tensions et rétablir la sécurité pour tous les citoyens » en Ukraine sous le contrôle de l’OSCE. Mais tout est à recommencer. 

Pendant ce temps, une rhétorique de guerre froide refleurit sur le flanc Est de l’OTAN et les manœuvres s’accélèrent. L’Alliance renforce actuellement ses effectifs militaires dans les pays baltes comme en Pologne et réactualise à grande vitesse le plan « Guardian Eagle », son scénario de défense face à une éventuelle attaque russe. Parallèlement, la Pologne et l’Allemagne sont entrées en pourparlers pour relancer un système de défense anti-aérienne de nouvelle génération qui doit venir remplacer les obsolètes batteries de fusées Patriot. Quant à la Suède, elle va augmenter son budget militaire et revoir ses commandes d’avions de chasse Gripen (de 50 à 60) et de sous-marins (de 4 à 5). Dans ces pays, mais aussi en Norvège, pays qui devrait fournir le futur secrétaire général de l’OTAN, le débat sur la nécessité de réarmer est lancé.

Touche finale au décor : le chef du contre-espionnage allemand, Burkhard Even, signale une recrudescence des efforts de recrutement des services secrets russes (SVR) au Bundestag et dans les ministères berlinois. Selon lui, un tiers des employés des services diplomatiques russes en Allemagne travaillent pour le SVR. Depuis quelque temps, ils multiplient les contacts amicaux et informels avec des collaborateurs ministériels et parlementaires travaillant sur des sujets tels que l’OTAN, l’UE, l’armement ou la politique énergétique de l’Allemagne.

À Berlin, de hauts responsables militaires se demandent désormais ouvertement si le profil défensif adopté par la Bundeswehr pendant la guerre froide n’a pas été abandonné trop rapidement. L’ancien patron de l’état-major régional de l’OTAN, le général Egon Ramms, a récemment expliqué que « nous avons besoin du service militaire (supprimé en 2011 – Ndlr). Sans cela, l’Allemagne ne peut assumer la défense du pays en cas de mobilisation à l’Est de l’Alliance… Nous avons aussi besoin de l’armement nécessaire pour une telle option. Mais avec le matériel dont nous disposons actuellement, ce n’est pas possible », a-t-il expliqué au Bild Zeitung.

Cette préoccupation est partagée par Michael Wolffsohn, historien militaire réputé en Allemagne. Celui-ci considère que la réintroduction du service militaire est « sans alternative » et doit être rapidement mise en débat. « L’annexion de la Crimée par la Russie montre que nos faiblesses défensives encouragent les agresseurs », estime-t-il. Cette logique de la dissuasion est enfin reprise par la journaliste américano-polonaise Anne Applebaum (prix Pulitzer 2004). Dans une étonnante tribune publiée par un quotidien du groupe Springer, fer de lance de l’anticommunisme allemand pendant la guerre froide, la dame exhorte les Allemands à réapprendre la dissuasion, nucléaire si nécessaire ! Épouse de l’actuel ministre des affaires étrangères et ancien ministre de la défense polonais Radosław Sikorski, Anne Applebaum estime aussi que face à l’URSS, «  l’Ostpolitik de Willy Brandt, c’était bien, mais les fusées Pershing américaines, c’était mieux !  ».

La distance entre la parole et le geste reste cependant considérable.« L’Allemagne n’est pas en train de réarmer ni de mobiliser. Et si c’était le cas, ce serait un processus long et difficile. Certes, les relations entre Moscou et Berlin se sont nettement dégradées depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence et la crise ukrainienne représente un pas de plus dans ce processus. Malgré tout, pour une majorité de dirigeants allemands, il est toujours difficile de considérer la Russie comme une ennemie. Cela va complètement à l’encontre des politiques de rapprochement qui ont été menées depuis la chute du Mur. Le monde de l’économie, notamment, est farouchement opposé à toute politique de sanctions contre la Russie. Quant au parti social-démocrate, il n’a pas remis en question l’Ostpolitik de Willy Brandt », fait remarquer Susan Stewart, sous-directrice du département Europe de l’Est et Eurasie à l’Institut allemand pour les affaires étrangères et la sécurité (SWP).

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