Révolution : Un détail inutile ?

Par Eric WENZEL

Dimanche 20 octobre 2013 // La France


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Si la guerre de Vendée ne fait plus autant couler d’encre qu’à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française et celui de l’insurrection en 1993, l’événement continue bon an mal an de produire son lot d’ouvrages, de factures diverses il faut bien l’avouer. Récemment, Reynald Secher s’est de nouveau illustré avec une nouvelle contribution à l’histoire de ce que d’aucuns, parmi nos politiques, veulent faire inscrire dans la liste des très officiels génocides, franco-français en l’occurrence.

Jean-Clément Martin, dont on connaît les nombreuses contributions à l’histoire des violences révolutionnaires, porte ici attention à un épisode controversé des guerres de Vendée et de l’histoire de la Terreur, souvent relaté dans l’historiographie contre-révolutionnaire depuis le XIX° siècle, celui des victimes vendéennes écorchées et dont les peaux tannées auraient servi à fabriquer, entre autres, culottes pour révolutionnaires radicaux et’ support pour la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’ouvrage se veut plus qu’un livre d’histoire puisqu’il s’inscrit dans une volonté de pourfendre, à travers un épisode controversé, les délires en tous genres (complots, etc.) de plus en plus nombreux que génère notre temps.

L’auteur ne nie pas le fait (une trentaine de personnes écorchées et de peaux tannées), mais le replace dans des exactions localisées (à Angers notamment) et non comme un élément révélateur d’un système politique, celui de la Terreur en l’occurrence ou d’une volonté génocidaire à laquelle cet universitaire n’adhère pas.

La démarche de l’historien est cependant, et donc presque paradoxalement (dans la mesure où l’objet de l’étude est étudiée sur un plan plus large que celui des seules événements vendéens), plus ambitieuse puisqu’elle s’inscrit dans une approche anthropologique, celle de l’histoire de l’écorchement et de sa représentation depuis l’Antiquité. On sait que le XVIII° siècle est fasciné par les progrès de l’anatomie et par la dissection des cadavres. L’intérêt pour les monstruosités naturelles, que l’on commence à collectionner, marque également la fin de la période moderne. Et l’on sait que pour plusieurs Conventionnels, les Vendéens appartiennent à une race abominable, volontiers animale, aux comportements peu compréhensibles... L’ouvrage dépasse ainsi les limites chronologiques pour porter un regard sur le rapport de la société contemporaine aux corps et aux cadavres, dont on perçoit mal, à la vérité, le rapport avec son objet principal.

Il n’en reste pas moins que des peaux humaines ont bien été tannées, à Angers notamment, mais également dans d’autres lieux du pays non concernés par des activités insurrectionnelles. Pour Jean-Clément Martin, il semble avoir été courant pour les bourreaux de l’Ancien Régime de recueillir des peaux de condamnés à mort à cette fin. Les pratiques révolutionnaires sont donc à comprendre comme exemples de continuité historique, en même temps qu’une rupture se fait jour dans la mesure où, à partir de la Révolution précisément, les auteurs de tels actes finissent d’ordinaire par être condamnés par les instances judiciaires.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas eu de tanneries révolutionnaires et la croyance, en un véritable complexe de ce genre au château de Meudon, transformé en secrète fabrique d’armement par la Révolution, se doit d’être classée parmi les légendes noires qui émaillent la période révolutionnaire.

À l’inverse, ces dérives sont présentées comme symptomatiques d’une violence (judiciaire avec les supplices, coloniale avec des exactions sur les populations amérindiennes, politico-religieuse avec la guerre des Camisars...) pluriséculaire, mais également dans une période de troubles politiques exacerbés, le tout sur fond de médiocrité des troupes engagées dans un combat idéologique - les prémices de la guerre totale -, particulièrement en Vendée. L’ouvrage fait donc oeuvre de révisionnisme, démarche salutaire et positive dans la recherche historique, non de négationnisme.

Pourtant, ce petit livre à la lecture vivifiante, suscite au lecteur quelques interrogations. À vouloir inscrire les événements fâcheux de la Révolution sur la longue durée historique, n’est-ce pas amoindrir leur éventuelle spécificité ? Comparaison n’est pas toujours raison. De tels actes ne sont pas représentatifs des théâtres d’opérations militaires ou post-militaires du XVIII° siècle. Quid du rapport entre intérêts de savants éclairés pour les corps et tannages de peaux humaines lors d’une guerre civile effroyable ? Le détail de cet épisode historique, même localisé, est-il donc si inutile ? La Vendée reste donc encore pour partie inexplicable...

Eric WENZEL
Jean-Clément Martin - « Un détail inutile ? Le dossier des peaux tannées - Vendée, 1794 », Paris, Vendémiaire, 2013.

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