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Rencontre avec un héros : Mort pour la France.

Geoffroy Lejeune R.

Dimanche 14 avril 2013 // La France

Nous avions interviewé l’été dernier le sergent-chef Harold Vormezeele, au 2e Rep, à Calvi (Corse). Histoire d’une rencontre avec un soldat d’élite, tué au Mali le 19 février.

Une aura singulière émane de ce personnage aux muscles saillants, à l’air sombre et aux yeux perçants. Il demande à n’être pas cité dans mon article, m’interdit de faire apparaître une quelconque description physique. Il ne donnera ni son nom, ni son grade, ni sa nationalité. Bridé par une humilité non feinte, il ne souhaite parler qu’en tant que légionnaire. Rencontré en juin dernier, alors que je parcourais les régiments de Légion pour nourrir un reportage paru en septembre dans le Spectacle du monde, le sergent-chef Vormezeele appartenait au Groupement de commandos parachutistes (GCP) du 2’régiment étranger de parachutistes. Il a trouvé la mort huit mois après notre rencontre au cours de l’opération Serval au Mali.

« Il marchait vers son destin », nous confie aujourd’hui, le cœur gros, l’un de ses compagnons d’armes. J’apprends qu’il avait 33 ans, était né en Belgique, qu’il s’était engagé en 1999, qu’il avait intégré le Rep comme grenadier voltigeur et avait obtenu la naturalisation française en 2010. Les notes griffonnées à la va-vite sur mon calepin, dans ce brûlant mois de juin, prennent alors tout leur sens. Il y a huit mois, nous entamions une discussion dont j’allais me rendre compte qu’elle était prémonitoire. Un testament d’honneur et de fidélité. Alors que je l’interrogeais sur le combat, la guerre, la mort, il répondait « sens de la mission » et « sens du sacrifice » : « Ceux qui ont débarqué en 1944 pour nous libérer "Nos morts, on ne les pleure pas, on les honore", martelait le sergent-chef Vormezeele savaient aussi qu’ils allaient mourir. » La discussion était hache. Les paroles rares et les silences riches. Tout juste apprenais-je qu’il avait effectué trois missions en Afghanistan, après une carrière enrichie par des opérations en Bosnie, au Gabon, à Djibouti (à deux reprises), en Nouvelle-Calédonie, en Côte d’Ivoire et en Centrafrique. Sur son bras, une inscription tatouée à l’encre bleue : no fear ("pas de peur"). Sentiment d’avoir affaire à l’un de ces hommes-soldats rompus à l’art de la guerre.

« L’arme est l’outil, l’homme est la bête », confirmait-il. C’est « sans passion ni haine », comme l’ordonne le code d’honneur du légionnaire, « créé par SM le ROI de France Louis Philippe » qu’il menait ses combats.

Était-il peiné de lire, chaque jour, sur le monument aux morte placé à l’entrée du camp Raffalli, le nom de ses deux camarades Jansen et Thapa, tués au combat en Afghanistan en août 2011 ? « Nos morts, on ne les pleure pas, on les honore », réfutait-il. Éprouvait-il l’angoisse de trouver la mort sur un théâtre d’opération ? « Je préfère mourir au combat que dans mon lit ou dans un accident de voiture. »

Pensait-il seulement à la mort ? « À chaque fois que je vois les noms de Jansen et Thapa sur le monument aux morts, je me dis que le prochain pourra être le mien. » Il citait spontanément Le soleil brille, chant légionnaire aux paroles prémonitoires : « Sautons ensemble, sautons ensemble, /Légionnaires, nous ne reviendrons pas [...1. » L’a-t-il entonné en sautant, dans la nuit du 27 au 28 janvier, sur Tombouctou ?

Dans l’adrar des Ifoghas, au Nord-Mali, ce 19 février, Vormezeele s’est engagé avec ses frères d’armes dans d’âpres combats contre les terroristes islamistes. Les échanges de coups de feu ont duré près de quatre heures. Ils lui ont coûté la vie. « Ceux qui meurent sont "fallen but not forgotten" » ("tombés mais pas oubliés"), m’avait-il glissé avant de nous quitter. À cet instant, je ne pus m’empêcher de penser que, peut-être, nos routes se croiseraient un jour sur le pont Alexandre-III, à Paris, où défilent pour un dernier hommage citoyen les cortèges funéraires de nos morts.

Ce 22 février, à 14 heures, le silence s’impose au passage de son cercueil, salué par une levée de drapeaux. Le vent glacial qui balaie le pont Alexandre-III, contrastant avec le soleil de Balagne, vient serrer plus encore les coeurs de cette foule d’uniformes et de badauds parisiens. Outre la tristesse, je ressens aujourd’hui la fierté rare d’avoir pu rencontrer, alors qu’il marchait vers son destin, un héros. Un héros français.

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