Régis Debray la littérature au cœur.

Dimanche 31 mars 2013 // L’Histoire

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Peut-être, sommes-nous vraiment, cher Régis Debray, les derniers des Mohicans. Mais à votre mélancolie trop chateaubrianesque, j’opposerai mon incurable optimisme, qui se justifie largement du voyage que vous nous proposez en littérature. Non, il n’y a pas lieu de « se décourager de durer ». Nous étions ensemble devant la tombe du grand Bé et dans la salle de Combourg où vous honoriez bien haut la stature de l’oeuvre de Marc Fumaroli. Ce n’était pas le seul sentiment de l’éphémère des civilisations qui nous emplissait le coeur, mais aussi la certitude que notre héritage littéraire donne à la vie un certain goût, dont la perte rendrait nos successeurs étrangers à une part de ce qu’il y a de meilleur en ce monde. En médecine, on parle d’anosmie ou d’hyposmie. Cela doit avoir son équivalent avec une modalité d’amnésie qui empêche de voir le monde et les êtres avec une perception privée de la sensibilité, qui s’est aiguisée aux longues* lectures des veillées studieuses. Vous le dites très bien dans une de vos formules inaugurales : « Ce qui, en définitive, fait frontière entre le domaine intellectuel, où le déodorant incite au poncif, où les mots ne touchent aucun système nerveux, et le domaine, littéraire, où le corps et le sang d’un auteur font acte de présence, plus qu’une manière de connaître, c’est une manière d’être. « L’intellectuel explique, l’écrivain incarne. »

Étant de votre génération, je communie complètement à vos évocations. La plupart de vos références, je les partage. C’est pourquoi j’ai lu votre recueil de chroniques avec bonheur, en m’interrogeant sur la suite « qui appartient à d’autres ». Vous aussi devez connaître des jeunes gens qui partagent vos ferveurs et collectionnent les éditions épuisées. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas représentatifs de leurs contemporains, dont on a assassiné les rêves, en tuant « la culture générale » et d’abord l’apprentissage de l’histoire de la littérature française. Vous le dites encore très bien : « Les temps nouveaux ne sont pas nuls, ils sont autres. Facebook, Google, grandes surfaces, Morituri le salutant. Les hommes de Cro-Magnon, hélas pour eux, ne meurent pas en un clin d’oeil. » J’y songeais, il y a quelques jours, au milieu d’un groupe où j’étais l’ancêtre, et qui discutait avec passion du génie de l’informatique. Non, ce n’était pas du tout nul.

À mille lieux des conversations que nous pouvions tenir à leur âge, mais avec un même sérieux appliqué à découvrir les enjeux d’un univers à naître. Mais il n’est pas avéré qu’entre les âges la transmission ne se fera pas, selon des modalités que nous ignorons. Vous y contribuez de la meilleure façon en livrant vos vagabondages, qui, mieux que des démonstrations en forme, suggèrent que les fantômes démodés d’aujourd’hui « en savaient sur nous-même plus que nous ».

Je ne puis faire un recensement complet de ces vagabondages. Peut-être me suffira-t-il de donner une petite idée des vertus du dépaysement que vous proposez. Je choisis, pas tout à fait au hasard, Mauriac par exemple : « On tempère l’agressif par l’examen de conscience, avec une corne de brume un peu rauque qui a pu faire d’une page hebdomadaire, une ou deux décennies durant, mieux qu’un morceau, une leçon de littérature, qui plantait un confessionnal sur une scène de théâtre, tel un chuchotis dans un mégaphone. » Admirable ! Lorsqu’un écrivain parle d’un écrivain, il y a plus que de la connivence, de l’émulation jusqu’à s’emparer de l’instrument vocal de l’autre pour mieux mettre en évidence son ton propre, ce qui n’appartient qu’à lui. Mais la leçon de cette réminiscence va bien au-delà de la nostalgie, elle nous fait entrevoir la perte anthropologique qui s’est produite : « Le naufrage des humanités et le triomphe de l’instant ont sans doute renvoyé ad patres cet art de transformer la boîte à chagrin politique en bouillon de culture, et les vaudevilles du jour en mélodrames sans âge. » Et cela vaut pour tout autre représentant de cette gente des lettres. Sartre, par exemple. Régis Debray, à dire vrai, ne m’a pas réconcilié avec l’auteur des Mots, car je ne parviens pas à me décolérer des mauvais tours qu’il nous a joués. Résolument camusien, mon allergie est devenue inguérissable.

 Pourtant, je ne suis pas insensible au plaidoyer, ne serait-ce que sous le biais d’une critique jubilante d’une pièce oubliée comme Nekrassov (une farce à la manière d’Aristophane), et un lus encore par la restitution d’ tempéra -e ment : « Au fond, le génie de Sartre ce n’est pas la théorie de l’angoisse nil. ne énième philosophie de la liberté. m’est une langue, plus une éthique (...) une langue plus qu’un style, car ce Picasso de la littérature pouvait épouser tous les styles, jouer tous les rôles, depuis Sacha Guitry jusqu’à Martin Heidegger.

Qui a eu depuis cette polyvalence ? Sartre à son meilleur, c’est l’impeccable spontanéité du trait, l’écriture bonheur : « qui respire aujourd’hui en français comme lui ? »

Je m’aperçois qu’en entamant mes résistances, Régis Debray m’instruit de l’incroyable complicité qui règne entre les pires ennemis de la République des lettres. Complicité qui n’est jamais plus évidente que dans l’affrontement le plus brutal dès lors qu’il oppose des protagonistes qui parlent, qu’on le veuille ou pas, une langue commune. Son plaidoyer pour André Breton me touche, à l’encontre des meilleures préventions de Jean Clair, pour des raisons qui tiennent à quelque tréfonds humain, en dépit de toutes les violences, le totalitarisme frôlé et les tables tournantes...

Faut-il préciser que les lettres recouvrent de plus vastes domaines que la littérature proprement dite ? Ce n’est pas pour rien que l’histoire intervient dans cette suite d’évocations, ne serait-ce que grâce à ce véritable écrivain qu’est Pierre Nora. N’y aurait-il pas lieu, si cela n’a pas déjà été fait, de réfléchir à cette évidence que les grands historiens ne peuvent être que de vrais écrivains ? Notre sentiment de l’histoire doit énormément à Chateaubriand. Je ne sais si Malraux en fut le croque-mort, mais on perdra beaucoup avec l’oubli de ce que Julien Gracq appelait « ce temps coulant à pleins bords avec toute sa charge orageuse de destin ».

Mais j’aurais envie de m’attarder sur les deux premiers textes du recueil, qui concernent Philippe Sollers et Michel Foucault. Avec Sollers, le couteau est vraiment tiré, et à un moment on sent que l’attaque pourrait carrément virer à l’exécution. Mais celle-ci n’aura pas lieu, moins par retenue, que par complicité, encore une fois. Debray connaît trop son interlocuteur, et surtout là où il est le plus vulnérable pour l’abandonner sonné sur le chemin. Dans cette vulnérabilité même, il y a tout autre chose que du méprisable, un secret qui en dit plus que les réussites éclatantes. Quant à Foucault c’est bien autre chose qu’une polémique cruelle qui retentit dans un texte d’une telle tenue, c’est toute la dimension d’un désaccord, la profondeur d’une différence intellectuelle, où le polémiste se révèle supérieurement initié au système qu’il combat. En révélant l’ampleur de leur dissentiment, Debray rend à Foucault l’hommage de la reconnaissance d’un génie contraire. 

Régis Debray - « Modernes catacombes », NRF Gallimard, prix franco : 23 €.

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