Refonder autrement la politique ?

Vendredi 29 mai 2015 // Divers

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La bibliographie de Corine Pelluchon fait état d’une œuvre déjà très élaborée, originale, et marquée par le désir de faire intervenir la réflexion philosophique au cœur des interrogations et des nécessités les plus contemporaines.

On relève notamment un ouvrage sur Leo Strauss, qui marque l’indépendance d’une universitaire qui ne craint pas de prendre des chemins décalés par rapport à l’orthodoxie dominante. Mais c’est surtout par sa volonté de rejoindre non pas l’actualité en ce qu’elle a de sémillante mais les préoccupations les plus existentielles de ses concitoyens qu’elle se distingue, notamment par une interrogation sur la vulnérabilité humaine. C’est pour cela qu’elle est consultée par les politiques en matière d’éthique médicale, par exemple à propos de la fin de vie. Son dernier ouvrage est singulièrement ambitieux, puisqu’il ne vise pas moins qu’à une modification substantielle de notre regard sur l’anthropologie, à l’heure où l’inquiétude pour l’avenir de la planète ne cesse de s’aggraver et où l’engagement écologique se trouve souvent en défaut de références intellectuelles pertinentes. Pourtant ci priori, on pourrait trouver chez Hans Jonas ou Jacques Ellul des perspectives intéressantes. L’un et l’autre sont souvent cités chez Les Verts, tels José Bové ou Nol Mamère. Corne Pelluchon a choisi une autre démarche, dans la lignée de la phénoménologie, celle d’Emmanuel Lévinas, de Michel Henry, et à certains égards de Maurice Merleau-Ponty et de Paul Ricoeur.

Une petite citation de Lévinas, précisément, peut donner une idée de la direction choisie : « Au commencement était la faim. » L’ancien prisonnier de guerre savait de quoi il parlait. II faut sans doute avoir vécu ce type d’expérience limite pour comprendre l’importance de notre corps. L’un des grands reproches que Lévinas fait au Dasein de Heidegger est précisément de ne pas avoir faim. Et Conne Pelluchon de commenter : « Un être qui a faim et soif et éprouve le froid ne pense pas la liberté comme une conquête de soi ; pour lui ce qui compte, c’est de ne plus souffrir de privation et d’avoir du plaisir, de goûter à la vie. L’oubli de cette dimension ne va-t-elle pas de pair avec la manière dont Heidegger interprète l’existence, en la séparant de la vie et en mettant presque exclusivement en lumière sa dimension ek-statique ? » Le tournant est donc radical, avec le parti pris d’adopter une autre ontologie, qui prendra vraiment au sérieux notre corporéité, avec la primauté conférée à la jouissance. Est-ce à dire que c’est l’hédonisme qui caractérise cette manière de philosopher ? Sans doute, mais dans une acception qui n’est pas exactement celle d’un Michel Onfray, bien connu aujourd’hui pour sa célébration du corps :

L ’hédonisme dont nous parlons n’est ni un effort du moi, ni une morale. Il désigne le rapport originaire que nous avons au monde et à ses contenus, non ce que nous devons faire pour bien vivre. Néanmoins, ce qu’il peut avoir de commun avec l’hédonisme d’Onfray tient à la manière dont ce dernier invite à faire redescendre l’être humain dans son corps - et même dans son ventre. »

Pourtant cette ontologie, loin d’être purement énonciative, aspire à modifier radicalement la politique elle-même. Corne Pelluchon n’hésite pas à revendiquer l’idée d’une autre société qui se substituera à la société actuelle, reprenant le défi raté par le communisme. François Furet avait posé la question, après avoir établi cruellement l’échec d’une illusion. En dépit de l’humilité foncière qu’implique cette attitude d’insertion dans l’humus de notre condition, une certaine utopie se précise, en contredisant il est vrai ce qui a produit le désastre des tentatives antérieures :

« La politique est inséparable de l’espoir d’une vie meilleure et la justice, qui réalise l’alliance de l’intérêt et du bonheur comme convivialité est indissociable du goût, c’est-à-dire de la capacité à reconnaître la beauté du monde et d’un rapport non mutilé à la vie. » Ceci explique que l’essai s’articule en deux parties, la première purement phénoménologique, descriptive si l’on veut, qui s’attache à reconnaître tous les traits d’un existant concret, la seconde qui s’efforce de penser les conditions politiques de l’avènement des nouveaux rapports privilégiés. Une troisième partie est annoncée, qui concernera « une éthique des vertus », car l’auteur veut compléter sa réflexion, en insistant sur les dispositions morales requises pour son projet. Elle marque ainsi son opposition à Jean-Jacques Rousseau qui ne voyait que dans une religion civile le moyen de donner aux citoyens le sens de leur tâche civique.

La différence est significative, même si je ne suis pas vraiment persuadé qu’un hédonisme vertueux (qui se conçoit au demeurant sans difficulté) puisse s’élaborer sans recours à l’horizon des fins. Mais il s’agirait alors plutôt d’eudémonisme dans une acception aristotélicienne qui n’est pas exactement celle de notre philosophe. Reste que l’essai inachevé est riche de contenu, et qu’il oblige à prendre position sur des sujets très prégnants. Je n’ai pas été étonné qu’Ivan Illich resurgisse avec les diagnostics sans concession qu’il avait développés en son temps et qui ont été injustement oubliés. « Le divorce de 1 ’urbs et de la civitas se manifeste aussi par un recul de l’urbanité, laquelle associe la manière de se mettre en relation ou défaire corps dans l’espace commun de la ville et de la civilité. Il s’explique aussi par ce qu ’Illich a appelé dans la dernière partie de son œuvre le passage de l’ère technique, où on est confronté à la contre-productivité des outils et des institutions, à l’ère des systèmes.

Ces derniers intègrent l’usager dans des processus. Ce n’est plus l’individu, mais le système qui a des besoins. » Notre situation dans l’espace se conjugue avec notre rapport au temps qui nous rend solidaires simultanément du passé et du futur. Nous ne sommes jamais isolés comme des monades indifférentes aux lieux que nous habitons et à tous les êtres que nous côtoyons.

Mais parmi ceux-là il faut comprendre nos frères animaux auxquels Corine Pelluchon consacre des pages très suggestives. Elle n’ignore nullement ce qui nous différencie mais elle insiste sur ce qui nous rapproche « Les animaux sont des êtres individualisés, dotés d’une subjectivité non représentationnelle et certains d’entre eux communiquent avec nous par le sentir. » Il est quasi évident que l’auteur rêve à un monde où la nourriture animale serait abolie et la société ralliée à un ethos végétarien. Mais elle sait qu’il faudra ménager les étapes. De même, nous ne sommes pas proches encore du « monde commun » qu’elle imagine en renouvelant les cadres de la philosophie politique classique, et notamment la notion de contrat social. Les aménagements du système représentatif, avec l’extension du domaine de la délibération, constituent-ils une simple modification ou entrainent-ils un changement substantiel des institutions ? La simple évocation d’un tel programme suffit à indiquer l’ambition d’un projet, qui se recommande aussi de Castoriadis, penseur d’un imaginaire social qui propulse vers d’autres horizons.

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