(Re) Faire l’Histoire.

Dimanche 9 décembre 2012 // L’Histoire

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Depuis quelques années, l’uchronie est en vogue. Il s’agit de reprendre des événements historiques et d’en modifier un ou plusieurs éléments pour tenter de savoir ce qui se serait passé si... Le deuxième tome de l’aventure historico-littéraire menée par Jacques Sapir, Frank Stora et Loïc Mahé est une réussite qui interroge.

Nous ne présenterons pas Jacques Sapir, à la fois économiste et spécialiste de stratégie militaire. Tous nos lecteurs le connaissent bien déjà. Il n’en va pas de même pour ses deux associés. Frank Stora est journaliste et surtout un grand spécialiste des jeux de simulation. Quant à Loïc Mahé, il est ingénieur en informatique. Ils sont aidés d’une équipe de plus en plus importante, pluridisciplinaire et très internationale, qui est d’une haute valeur en terme de compétences.

Le second tome de l’étude (1) paru en mai après le succès marquant du premier - porte sur les années 1941 et 1942 et prolonge le travail déjà mené. L’alliance de trois disciplines aussi différentes que celles de nos auteurs pourrait surprendre. Elle est au contraire parfaitement cohérente. L’uchronie est un exercice maintenant répandu mais il dépasse rarement l’exercice littéraire parfois brillant. Dans le cas qui nous occupe, il s’est agi de mener une étude pensée, fouillée et documentée. Le secours des jeux de stratégie (kriegspiel) et de l’informatique apporte beaucoup à la validité du travail.

Le point de divergence choisi se situe en 1940 avec la mort accidentelle de la comtesse de Portes, égérie de Paul Reynaud qui eut dans la réalité sur lui une influence pernicieuse, l’amenant à privilégier l’idée de l’armistice et le recours au maréchal Pétain. Le choc provoqué par cette disparition amène dans le récit qui nous occupe, Reynaud à revoir sa position et à se mettre pleinement dans le camp de ceux qui veulent poursuivre la lutte. L’option AFN (Afrique française du Nord) est donc choisie devant la défaite inéluctable sur le sol français, le gouvernement, purgé de ses éléments défaitistes fait donc le nécessaire pour expédier vers Alger tout ce qui est nécessaire à la poursuite de la lutte tant au plan matériel qu’humain.

La méthodologie suivie est stricte et précise. Il ne s’agit pas là, du moins principalement, de réparer l’amour-propre national encore blessé par cette incompréhensible défaite au sens où Marc Bloch l’entendait. Évidemment, la simple idée d’avoir pu continuer la lutte ravit les patriotes sincères, ceux qui comme moi, viennent juste de se remettre de la défaite d’Azincourt (1415) et s’attaquent hardiment à celle de Verneuil (1424)... Plus sérieusement, les scénarios mis au point et testés dans cette étude le sont non pour prouver que la France sortirait de toute façon vainqueur de ce conflit, mais pour essayer de manière sérieuse d’envisager les voies possibles. Rien n’y manque que ce soit la matière militaire et stratégique, évidemment dominante, que les questions institutionnelles et politiques, économiques, sociales et culturelles. Je vous recommande à cet effet la lecture attentive de la postface de ce tome 2 qui éclaire les choix des auteurs et l’influence des différents tenants de ce projet.

Le tome 1 s’achevait sur la victoire des alliés en Afrique face aux troupes italiennes finalement coupée de leur bases et en Sardaigne. Ce tome 2 est bien moins réjouissant puisqu’il traite de la contre-attaque de l’Axe dans cette même île mais aussi en Corse, et du sauvetage de Mussolini par Hitler avec l’invasion des Balkans. Rien n’est camouflé de l’incapacité encore à cette époque des armées françaises et anglaises de s’opposer efficacement aux troupes allemandes sur terre. La reconstruction de leurs armées tant au plan matériel qu’au plan doctrinal n’étant pas encore achevée. Le choix fait a de grandes conséquences sur la guerre elle-même puisqu’elle modifie radicalement l’Histoire. Il faut ainsi pratiquement compter un délai d’un an supplémentaire pour qu’Hitler puisse affronter son véritable ennemi, l’URSS. L’ouvrage s’arrête là pour le moment mais il va de soi que ces mois supplémentaires laissés à Staline pour mener à bien une restructuration déjà entamée aura des conséquences primordiales sur la poursuite de cette guerre alternative.

Ce livre démontre évidemment que la poursuite de la lutte était possible et même souhaitable et que les conséquences du non-armistice de 1940 se feraient encore sentir. Il promeut surtout le courage en politique et cela pas spécialement en temps de guerre.

Pascal BEAUCHER

LU Jacques Sapir, Frank Stora & Loïc Mahé - « 1941-1942, Et si la France avait continué la guerre... », Tallandier, 2012, prix franco : 29 €.

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