« Raymond Boudon a refondé la sociologie en France. »

Par Jean-Michel Morin.

Lundi 17 juin 2013 // L’Histoire

RAYMOND BOUDON A ÉTÉ TRÈS INFLUENCÉ PAR L’ÉCOLE DE SOCIOLOGIE DE COLUMBIA. QUELLE EST SA PARTICULARITÉ ?

Elle était marquée par deux grandes figures de la sociologie américaine : Paul Lazarsfeld et Robert Merton. Dans La Sociologie comme science, Raymond Boudon explique l’importance qu’eut pour lui leurs travaux qui s’appuyaient, chose rare, sur les mathématiques, surtout pour le premier. Boudon avait une véritable fascination pour les mathématiques dont il avait découvert toutes les potentialités, en particulier lors de son service militaire dans les services de psychométrie de la Marine. Les travaux de Lazarsfeld et Merton, combinant sociologie et mathématiques, ont donc été une révélation. C’est la raison qui l’a poussé à se rendre à Columbia pour suivre leur enseignement.

SES RECHERCHES EN SOCIOLOGIE SONT FONDÉES SUR LE PARADIGME DIT DE « L’INDIVIDUALISME MÉTHODOLOGIQUE ». COMMENT DÉFINIR CETTE NOTION ?

Pour Boudon, l’individu constitue l’élément premier pour expliquer tout phénomène social. Il l’a résumé en une équation depuis La Place du désordre : S = f [a (r, C)]. Autrement dit, tout phénomène social (S) est l’effet émergent (f) d’actions individuelles (a) - dépendantes des raisons de chacun (r) et du contexte social (C). Ces effets sont souvent inattendus, voire contraires aux intentions de chacun... Mais, rendant à César ce qui est à César, Raymond Boudon ne s’est jamais attribué la paternité de ce paradigme, précisant par exemple que Max Weber l’utilisait déjà.

EN 1973 PARAISSAIT L’INÉGALITÉ DES CHANCES QUI RENCONTRA UN IMMENSE SUCCÈS À L’ÉTRANGER. QU’ELLES SONT LES PRINCIPALES LIGNES DE FORCE DE CET OUVRAGE ?

Sa plus grande originalité tient à la façon dont Raymond Boudon utilise un « modèle simulé » pour reconstituer les stratégies individuelles. Dans L’Inégalité des chances, Boudon traite du « blocage de l’ascenseur social ». À l’époque (les années 1970), on s’étonnait que la « démocratisation » scolaire ne débouche pas sur une fluidité accrue de la mobilité sociale. Les meilleurs diplômes donnant accès aux meilleurs emplois, chaque individu aurait dû obtenir de meilleurs statuts sociaux que la génération précédente, puisque tout le monde avait de meilleurs diplômes. Or on observa que la réduction de l’inégalité des chances scolaires ne débouchait pas sur la réduction de l’inégalité des chances sociales. C’est qu’il y a, démontra Boudon, combinaison d’un effet de neutralisation - plus il y a de diplômés, plus cela alimente un embouteillage à l’entrée sur le marché J.0 travail si ce dernier évolue moins vite que la scolarisation - et d’un effet d’absorption - pour intégrer le même statut social que ses parents, il faut désormais un diplôme plus élevé qu’avant... Bref, les actions de chacun provoquent des effets non voulus, souvent pénalisants ! Voilà une mise en pratique de l’individualisme méthodologique. À l’étranger, ce livre reçu un accueil formidable et, à 30 ans, Boudon fut professeur à la Sorbonne, invité à Harvard... Les Américains reconnaissaient dans L’inégalité des chances l’un des plus grands livres jamais écrits en sociologie et le plaçaient à l’égal de La Démocratie en Amérique de Tocqueville. Dans son propre pays, en revanche, l’ouvrage a surtout suscité beaucoup de polémiques.

COMMENT EXPLIQUER CET ACCUEIL HOSTILE ?

Comme souvent, certains ne veulent pas voir la réalité en France ; ils ont donc tout fait pour occulter cet ouvrage qui allait à l’encontre des idées reçues ! Certes, son analyse était non-conformiste par rapport à l’idéal égalitariste français qui cherche à unifier le système scolaire et cette volonté était déjà à l’époque celle des sociologues et experts en vogue. Sa thèse ne pouvait donc être acceptée par l’establishment. Mais Raymond Boudon n’a jamais pris de précautions avec les mandarins de la discipline. Rien ne lui paraissait plus choquant que l’idéologie politiquement correcte et le relativisme qui imprègnent une partie de la sociologie. Pour lui, seul comptait le réel, la science. Cela dit, il souffrait d’être plus reconnu à l’étranger que dans son propre pays. Pour autant, il a toujours refusé de s’exiler pour enseigner à l’étranger, déclinant un poste à Harvard qui lui déroulait pourtant le tapis rouge. Sa vie était en France, à la Sorbonne.

UN DE SES SUJETS DE RECHERCHE PORTAIT SUR L’ÉTUDE DES CROYANCES. QU’A-T-IL DÉCOUVERT ?

Boudon classait les croyances en trois catégories : ordinaire (faut-il s’arrêter au feu rouge ?), scientifique (la terre est-elle plate ou ronde ?) et normatives (vaut-il mieux la démocratie directe ou participative ?). Pour lui, si les effets collectifs émergent des actions individuelles dans un certain contexte, ces actions sont elles-mêmes fondées sur des idées ou croyances. Il montre alors que l’individu peut se tromper avec de bonnes raisons : penser, à l’époque de Galilée, que la terre était plate, ou croire, aujourd’hui, que les 35 heures créent des emplois ! Or peu de théories explorent cette voie des « bonnes » raisons d’avoir des idées douteuses. Avant lui, on expliquait que les individus avaient soit un comportement aberrant soit un comportement correct. Analyse trop manichéenne.

EXISTERA-T-IL UN JOUR UNE « ÉCOLE BOUDONIENNE » ?

J’espère que non ! Boudon n’a pas cherché à fonder une école en sociologie. Il a été beaucoup plus ambitieux en ayant la volonté de refonder cette discipline. Jamais il ne s’est comporté en maître avec des disciples. Au contraire, il est toujours resté simple, ouvert et accessible, parlant d’égal à égal avec ses étudiants sans chercher à leur imposer ses idées. Dans ses cours, il présentait tous les résultats scientifiques probants de la sociologie. À chacun de déterminer ensuite comment continuer. Il a aujourd’hui rejoint le panthéon des sociologues, où figurent également Tocqueville et Durkheim. Il est peut-être même supérieur aux deux. De fait, Boudon a redonné un sérieux et une assise scientifique à la sociologie en France. À l’opposé d’une idéologie souvent dominante dans cette discipline, il incarnait la rigueur scientifique. Son oeuvre est déjà passée à la postérité.

BOUDON, UN SOCIOLOGUE CLASSIQUE, de Jean-Michel Morin, l’Harmattan, 2006, 347 pages, 30 euros.

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