Rand Paul, nouvelle coqueluche de la droite.

Etats-Unis.

Vendredi 4 avril 2014 // Le Monde

Libertarien comme son père avant lui, le sénateur du Kentucky pourrait bien se présenter à l’élection présidentielle de 2016 sous étiquette républicaine.

En septembre 2013, des libertariens de tout poil - militants anti-impôts, manifestants antiguerre et "truthers » ; qui soupçonnent le gouvernement fédéral d’être impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001-se sont rassemblés à la Liberty Political Action Conférence [la convention libertarienne], impatients de voir l’étoile montante de leur mouvement. Sur scène, le sénateur du Kentucky, Rand Paul, a souligné que, pour être viable, le Parti républicain devait se rapprocher des jeunes et des minorités. A peine les applaudissements s’étaient-ils tus qu’il est parti. Il n’a même pas attendu le discours de son père, l’ex-député du Texas Ron Paul. Rand a filé pour évoquer de nouveau l’avenir du Parti conservateur, mais cette fois devant un public de républicains venus écouter de potentiels présidentiables.

Alors qu’il tâte le terrain pour l’élection présidentielle de 2016, Rand Paul tente de faire en sorte que le courant libertarien, longtemps confiné à la marge de la vie politique américaine, soit davantage reconnu. Depuis trois ans il est devenu une voix importante dans les débats qui agitent Washington, de la surveillance exercée par l’Etat aux dépenses publiques en passant par le Moyen-Orient. Avec sa manoeuvre d’obstruction parlementaire qui lui a valu l’attention de tout le pays - un discours de treize heures prononcé en mars 2013 contre les frappes de drones d’Obama -, Rand Paul a gagné d’admiration des ténors républicains. "C’est un candidat crédible à un mandat national, estime Mitt Romney, rival républicain d’Obama à la présidentielle de 2012. Il a su exploiter à son avantage le sentiment croissant que le gouvernement fédéral est devenu trop envahissant."

Si Rand Paul tire certains bénéfices de la carrière de son père, il doit aussi en porter le fardeau. "Je veux être jugé sur ce que je suis, pas sur mes liens de parenté", souligne celui qui se décrit aujourd’hui comme un "républicain-libertarien". Rand Paul a très tôt baigné dans un courant étroit et droitier du libertarianisme. Connu sous le nom de "paléolibertarianisme", ce courant est né en Alabama, au Ludwig von Mises Instittite, un centre de recherche dont le nom rend hommage à l’intellectuel autrichien devenu l’un des pères de la théorie économique libertarienne, fondée sur un marché totalement libre. Certains experts affiliés à l’institut combinent de sombres prophéties bibliques avec des mises en garde apocalyptiques où ils affirment que les Etats-Unis sont en train de sombrer économiquement et culturellement. L’un d’eux, un économiste pour qui le défaut de l’esclavage est d’avoir été involontaire, a même déclaré que la vie d’esclave n’était "pas si horrible : on ramasse du coton et on chante".

Tel père, tel fils. Rand Paul affirme qu’il hait le racisme et qu’il n’a jamais mis les pieds au Von Mises Institute. Dans son ouvrage de 2011, intitulé The Tea Party Goes to Washington,, il fait cependant l’éloge de certains membres de l’institut et recommande leurs ouvrages ainsi que le site Internet de l’établissement. Il a également parfois abordé des thèmes à la marge. Il a par exemple mis en garde contre la création d’une Union nord-américaine avec une monnaie unique pour les Etats-Unis, le Mexique et le Canada, prévenu qu’il existait une campagne des Nations unies pour confisquer les armes à feu des citoyens et évoqué à plusieurs reprises la "tyrannie" du gouvernement fédéral. Mais, depuis qu’il évolue sur la scène politique nationale ; il a renoncé à nombre des principes isolationnistes au cœur du libertarianisme, est revenu sur ses vieilles objections à certains passages de la Loi sur les droits civiques de 1964, et a même coopéré avec des membres du Black Caucus du Congrès [groupe de parlementaires noirs] pour réclamer des peines moins sévères pour certains délits liés à la drogue. Un tournant en accord avec l’idée d’alliance entre la droite et la gauche qu’il préconise. Il a vu les conséquences de l’attitude inébranlable de son père. "Ron voulait éduquer, lui veut gagner", explique ; John Samples, un expert du Cato Institute, un think tank libertarien !

Rand Paul, 51 ans, tranche parmi les costumes-cravates de Washington. Ophtalmologue de formation, il a l’air d’un éternel étudiant - boucles grisonnantes, pantalons kaki et cravates à fleurs. Son éducation a commencé dans le coeur politique du mouvement libertarien, au milieu des années 1970 : la table de la cuisine du ranch familial de Lake Jackson, une banlieue de Houston, au Texas.

En 1974, son père, Ron Paul, alors obstétricien, a décidé de se présenter au Congrès, mais a été battu par le député démocrate sortant. Cela n’a été que la première des nombreuses fois où la maison de Lake Jackson a fait office de siège de campagne, drainant l’avant-garde du mouvement libertarien comme les militants de base.

"Il y avait toujours du monde", se souvient Mary Jane Smith, qui a dirigé les campagnes de Ron Paul. Lorsque les adultes se réunissaient dans la cuisine pour élaborer des stratégies électorales ou parler philosophie politique, Rand tournait autour d’eux. "Il était tout le temps à écouter", poursuit Mme Smith.

Les partisans du libertarianisme font souvent remonter ses origines à l’idéal du "gouvernement limité" de Thomas Jefferson [président de 1801 à 1809, qui prônait un pouvoir fédéral restreint]. Le terme "libertarien" désigne aujourd’hui le mouvement associé aussi bien aux romans d’Ayn Rand [chantre de l’ultralibéralisme et de l’individualisme], à l’économie selon Milton Friedman [défenseur du libéralisme], aux campagnes contre les impôts de Grover Norquist [ conservateur], qu’à des causes comme la légalisation de toutes les drogues.

Dans la période troublée de la fin des années 1960, lorsque de nombreuses personnes se sont rebellées contre Washington et les deux grands partis politiques, un petit groupe d’intellectuels a ébauché les premières lignes de l’alliance préconisée aujourd’hui par Rand Paul. L’un d’eux était Karl Hess. "Le libertarianisme est l’idée selon laquelle chaque homme est le maître absolu de sa vie, dont il use et dispose comme il l’entend’ ; a-t-il écrit dans Playboy en 1969. Qui a besoin de la politique et de ses deux partis sclérosés, poursuivait-il, lorsque les citoyens peuvent se gouverner eux-mêmes parle biais de l’association "volontaire" et de la coopération ?

Cette idée est devenue une réalité à l’ère du numérique, avec ses réseaux sociaux et sa communauté clandestine de hackers. M. Hess, mort en 1994, a eu avant beaucoup d’autres la vision de ce "meilleur des mondes". "Au lieu d’apprendre à fabriquer des bombes, disait-il en 1970, les révolutionnaires devraient maîtriser la programmation informatique" pour commettre des "sabotages" plus efficaces contre "la bureaucratie"gouvernementale.

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